Haunted Summer #8 : GHOST STORY (MADHOUSE MANSION)
Haunted Summer #8 : GHOST STORY (MADHOUSE MANSION)

Stephen Weeks n’est pas un des grands noms du cinéma fantastique anglo-saxon, n’ayant à son actif qu’un I, MONSTER (basé sur L’ÉTRANGE CAS DU DR JEKYLL ET DE MR HYDE de R.L. Stevenson, produit par la Amicus, concurrente historique de la Hammer et dont l’intérêt réside essentiellement dans l’interprétation du rôle-titre par Christopher Lee face à Peter Cushing), et un oubliable GAWAIN AND THE GREEN KNIGHT basé sur la légende arthurienne qui connut, par le même réalisateur un remake, plus mémorable mais pour de mauvaises raisons, sous le titre L’ÉPÉE DU VAILLANT. A ces maigres faits d’armes vient s’ajouter le méconnu GHOST STORY réalisé en 1974 (à ne pas confondre avec le film de John Irvin datant lui de 1981), un projet plus personnel pour Stephen Weeks qui a une idée bien à lui quant à ce que doit être une histoire de fantômes, un genre très populaire en Angleterre, surtout à l’approche de Noël.

L’introduction voit un jeune aristocrate, Mc Fayden inviter deux de ses vieux amis, Duller et Talbot à passer le week-end dans l’immense maison de campagne dont il vient d’hériter. Mais « amis » est un bien grand mot, au vu des relations assez froides que les trois hommes entretiennent. Il est permis de douter du réel plaisir qu’ils éprouvent à ces retrouvailles, les deux invités étant plutôt enclins à se demander ce qu’ils font là. Très vite, il semble que l’arrogant McFayden et le ténébreux et taciturne Duller trompent l’ennui de leurs compagnies respectives en persécutant le trop sensible Talbot. L’ambiance dans l’immense manoir se fait de plus en plus lourde malgré le cadre bucolique et printanier.

Le sens du casting de Weeks est d’emblée admirable. Si réunir Christopher Lee et Peter Cushing lorsqu’on adapte à l’aube des années 70 un classique de la littérature fantastique est toujours une idée payante, donner un visage conférant une ampleur suffisante à des personnages si peu développés dans un récit aussi onirique tient de l’exploit.  Murray Melvin, auquel Ken Russell avait judicieusement confié le rôle du Père Mignon dans LES DIABLES trois ans plus tôt, apporte avec lui son élégante étrangeté, au personnage de McFayden. Si Larry Dann et Vivian McKerrell sont convaincants dans les rôles du gauche Talbot et du suave Duller, ce sont réellement les apparitions surréalistes de Marianne Faithfull qui éclairent le métrage et brillent d’un éclat hypnotique, voire psychotrope.

Le rôle de Marianne Faithfull, même si secondaire en terme d’apparition à l’écran, est central puisqu’il est quasiment la seule illustration du fantastique à l’œuvre dans ce GHOST STORY sans véritables fantômes. Isolé par l’attitude puérile de ses deux camarades, Talbot se retrouve de plus en plus souvent seul dans la maison et commence à percevoir d’étranges manifestations. Persécuté par une poupée, il pense d’abord que MacFayden et Duller lui jouent un tour en déposant l’objet partout où il va, mais finit par se demander si le regard figé et inexpressif de l’effigie de porcelaine ne cache pas un secret beaucoup plus sombre. Rendu vulnérable par son isolement, Talbot finit par explorer seul les recoins du manoir et se retrouve confronté à la manifestation la plus définitive qui soit des fantômes : l’éternelle répétition d’un passé traumatisant. Plus que des spectres, c’est le passé tout entier qui hante les lieux, emmenant le personnage dans un véritable voyage immobile dans le temps.

Weeks dévoile à chaque voyage une pièce du puzzle permettant de reconstituer la tragédie qui a frappé le domaine, jusqu’à une apogée aussi démentielle que malsaine. Marqués par une folie sanguinaire (sur laquelle le titre américain, MADHOUSE MANSION met l’emphase sans ambiguïté) les murs ont conservé en eux chaque instant de ce passé monstrueux. La froide désinvolture avec laquelle le réalisateur orchestre la révélation contraste avec sa brutalité, tout effet de style envahissant est délibérément évité pour ne laisser s’exprimer que le désarroi.

Les conditions de tournage accentuent une impression désagréable de cinéma vérité qui confère au film un intérêt que lui refuse malheureusement un rythme, il faut l’avouer, léthargique. Pour retrouver l’atmosphère de l’Angleterre de la fin de l’ère victorienne et des prémices de l’ère edwardienne, Stephen Weeks est allé chercher jusqu’en Inde un lieu qui en aurait conservé tous les aspects, Bangalore Palace. Le cauchemar des acteurs fut certainement bien plus rude que celui de leurs personnages. Souffrant de fièvres terribles, les acteurs affichent des visages de plus en plus blafards à mesure que le film avance, donnant l’impression que le manoir draine leur force vitale. Barbara Shelley qui tient le rôle d’une infirmière dans les flashbacks se déroulant dans un asile d’aliénés, déjà affaiblie par un régime alimentaire local douteux, se rappellera longtemps de l’investissement des figurants dans leurs rôles de pensionnaires déchaînés, certains d’entre eux ayant pris très à cœur le réalisme souhaité lors d’une scène où, s’évadant, ils molestent son personnage.

Dans un ordre d’idée similaire, le personnage interprété par Marianne Faithfull profite ironiquement du triste état de la star à l’époque. L’œil révélant l’influence de substances illicites, l’actrice confère à son personnage un état entre rêve et néant, évanescent,  fragile et terriblement touchant. Hors du temps, comme son personnage, Marianne Faithfull traverse le tournage dans une semi-conscience déjà fantomatique.

Tout cela fait de GHOST STORY une expérience indéfinissable. Si le personnage récepteur des manifestations surnaturelles, réservé et solitaire, évoque une variante masculine d’Eleanor dans LA MAISON DU DIABLE, la définition de ses manifestations comme une folie résiduelle et contagieuse est un parti pris alors plutôt inédit. Le rythme lent devient un atout immersif, la fièvre des acteurs rend le film lui-même fiévreux. Loin de la grisaille gothique de rigueur, la moiteur fait luire la sueur sur le front des personnages, comme s’ils s’éveillaient à chaque instant d’un cauchemar insensé ou d’un trip chaotique, deux voyages vers un ailleurs vaporeux auxquels le film emprunte sa construction.

Gabriel Carton

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