Haunted Summer #7 : LA MAISON DES DAMNÉS
Haunted Summer #7 : LA MAISON DES DAMNÉS

LA MAISON DES DAMNÉS, sorti sur grand écran en 1973, est l’œuvre de John Hough, un réalisateur honorable pour nous avoir régalés sous la bannière Hammer d’un TWINS OF EVIL, qui malgré son titre français (LES SÉVICES DE DRACULA) s’inspire librement du CARMILLA de Sheridan LeFanu. Mais c’est avant tout l’adaptation d’un roman de Richard Matheson par l’auteur lui-même. La contribution de Matheson pour le cinéma fantastique est d’une importance significative, depuis l’immense HOMME QUI RÉTRÉCIT de Jack Arnold jusqu’au magistral THE BOX de Richard Kelly, ses romans et nouvelles ont inspiré pléthore de chefs-d’œuvre du septième art, sans oublier son travail en tant que scénariste, notamment pour la série d’adaptations de Poe par Roger Corman.

Reprenant les éléments clefs de LA MAISON DU DIABLE, réalisé 10 ans auparavant par Robert Wise, Matheson et Hough nous invitent donc à suivre une équipe de parapsychologues engagés par un excentrique milliardaire pour démontrer l’existence d’une vie après la mort, et choisissant comme terrain d’investigation le Manoir Belasco, « le mont Everest des maisons hantées », qui fut le théâtre des perversions et peut-être des meurtres de son défunt propriétaire. L’équipe est composée d’un médium psychique, Florence Tanner (Pamela Franklin), d’un médium physique, Ben Fischer (Roddy MCDowall), d’un scientifique sceptique, Lionel Barrett (Clive Revill) et de son épouse Ann (Gayle Hunnicutt).

John Hough orchestre la découverte des lieux avec un savoir-faire admirable, conférant à l’extérieur de la maison comme aux intérieurs, l’inquiétante majesté qui s’impose (un effort qui serait vain sans la somptueuse photographie d’Alan Hume). Mais s’il s’agit d’une découverte pour nous, ce n’est pas le cas pour toute l’équipe. Ben Fischer a déjà affronté les forces qui règnent au Manoir Belasco, il est même le seul à être sorti indemne d’une expérience qui a coûté à un de ses confrères sa santé mentale. Il apparaît donc d’emblée que les phénomènes paranormaux ne sont plus à démontrer et sur ce point LA MAISON DES DAMNÉS diffère sensiblement de LA MAISON DU DIABLE. L’idée est ici plutôt de comprendre la nature des manifestations, de distinguer s’il s’agit de résidus d’énergie brute ou d’une persistance spirituelle. La première option sera défendue par Barrett qui s’équipe d’une machine destinée à désamorcer cette énergie, la seconde est soutenue par Florence qui pense, grâce à son don, pouvoir communiquer avec les fantômes des victimes de Belasco. Quant à Fischer, il ne veut rien savoir, sachant ce à quoi il a affaire, il préfère fermer son esprit aux forces quelle que soit leur nature.

Florence sera la première à ressentir l’influence des forces de la maison. L’originalité du film vient en partie de sa relation avec ces forces. Persuadée d’avoir affaire au fantôme du fils Belasco, Daniel, elle se met en devoir de lui faire trouver le repos. Elle s’émeut même de la détresse et de la solitude du spectre, et après des efforts infructueux pour l’apaiser, en arrive à s’offrir à lui physiquement, dans un acte sexuel « charitable ». S’il y a là quelque chose d’audacieux, et d’étrangement touchant, ce quelque chose est très vite sali par l’idée que tous les spectres du manoir ne seraient en fait que le sadique Belasco lui-même se faisant passer pour d’autres.

Que Florence ait été leurrée par le fantôme de Belasco ou non, il n’en demeure pas moins que son acte révèle une grande frustration chez le personnage, qui propose d’offrir volontiers à un mort ce qu’elle n’abandonnerait pas aussi gracieusement à un vivant. Et elle n’est pas la seule à chercher le réconfort de la chair dans l’atmosphère trouble de la maison. Ann Barrett, dans une sorte de transe, se relève la nuit, l’imagination échauffée par les statues aux corps dénudés qui garnissent le grand escalier, ou peut-être par les livres qui tapissent la bibliothèque (dont on a un bref aperçu des titres évocateur : « The Worship of Priapus » par Richard Payne Knight, « The Psychology of Sex » de Havelock Ellis, « Sin And Sex » par Robert Briffault, « Sex And Celibacy » de T. Long, « The Anatomy of Abuses » par Philip Stubbs et « Autoerotic Phenomena in Adolescence » par K. Menzies) et va trouver l’insomniaque Fischer pour lui réclamer ce dont elle manque dans son mariage.

La frustration est au cœur de LA MAISON DES DAMNÉS et Matheson a très bien compris comment cet aspect (presqu’uniquement dépeint du côté féminin depuis les prémices du roman gothique) pouvait fonctionner à plein régime lorsqu’il était question de fantastique. Dans un retournement ironique il ira jusqu’à tourner les forces perverses de la maison en ridicule, en suggérant que Belasco n’était pas ce géant sadique et manipulateur que décrit la légende, mais n’était en fait lui-même qu’un petit homme complexé et frustré. Cet aspect, que l’on a tendance à ignorer à la première vision, s’avère déterminant lors des suivantes et redonne au film de John Hough un intérêt qui va bien au-delà de la simple illustration des agissements spectraux à grand coup de courants d’air glacés, de mobilier volant ou de serpentins d’ectoplasme (qui animent tout de même une grande part des festivités ici). Il s’agit finalement là d’un avatar du film de maison hantée bien plus novateur que ses prémices des plus classiques ne le laissaient penser.

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 4 Comments ,

4 comments

  • J’avais eu vent de cette maisons des damnés dans la biblio deMatheson mais je ne connaissais pas cette adaptation ciné. Comme souvent l’écrivain évolue aux franges du fantastique, tout près de la célèbre maison filmée par Bob Wise. Voilà une analyse qui invite à la découverte du film mais aussi du livre.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      On sent en effet l’hommage réel de Matheson au roman de Shirley Jackson et au film de Wise. Il est un peu dommage que le film ait privilégié les aspects les plus pragmatiques du roman (c’est le choix de Matheson lui-même qui a écrit le scénario d’après son propre livre) au détriment de l’approfondissement des personnages, même si on discerne encore les traces de leurs sensibilités respectives. La lecture du roman se révèle vite indispensable, le film éveillant une curiosité qu’il peine à satisfaire par lui-même, mais c’est une moindre faiblesse compte tenu du spectacle richement orchestré.

  • Roggy dit :

    Un des meilleurs films de maisons hantées à mon sens même si ce n’est pas le plus connu, notamment par rapport à « La maison du diable » qu’on cite tout le temps.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      C’est une excellente variation sur un thème classique bien sûr, mais on sent l’énorme influence du modèle, et dans le genre, le film de Wise fait quand même autorité. :)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>