Haunted Summer #6 : UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS
Haunted Summer #6 : UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS

La jeune Christina se rend à la demeure Montserrat pour assister à la lecture du testament de son père. Accueillie par de lointains parents, qui semblent bien peu affectés par le décès, elle se rend très vite compte qu’elle et eux n’évoluent pas dans la même dimension : à la nuit tombée « les fantômes vinrent à sa rencontre ». La maison dans laquelle elle séjourne est peuplée de morts, de souvenirs dont le territoire n’est délimité que par des frontières poreuses. Au-dessus d’eux plane l’ombre de la reine de la nuit (Anne Libert),  allégorie du passeur, du gardien du Styx, qui semble veiller à ce qu’aucun ne dépasse la limite du monde qui lui est dévolu.

Réalisé deux ans avant LA COMTESSE NOIRE, qui s’ouvre sur une forme de requiem à Soledad Miranda (cette haute silhouette féminine qui s’avance hors de la brume), UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS se pose comme la clôture d’une période. En effet, Jess Franco vient de faire face à la disparition brutale de sa muse et ce film s’apparente presque à un travail de deuil. C’est aussi un rideau provisoire, qui tombe sur certaines figures, avant un nouveau cycle, avant l’entrée en scène de Lina Romay, avant que le printemps ne reprenne le pas sur l’hiver.

Ainsi, Britt Nicols, qui au sein de cette période incertaine a incarné la vampire francienne (c’était elle qui dans LA FILLE DE DRACULA se rendait au chevet de sa tante mourante pour apprendre qu’elle descendait d’une lignée de vampires), reprend ici ses allures de femme fatale, quelque peu parodiées, ou déchues (elle tousse avec sa cigarette, n’arrive à séduire que le serviteur idiot, incarné par Jess Franco), Howard Vernon est un oncle halluciné, qui joue une valse au piano alors qu’une femme se meurt à l’étage, cabotinant et pastichant les attitudes expressionnistes des personnages de Murnau ou Fritz Lang, et Antonio De Cabo en notaire désabusé, marmonne un testament dont personne ne s’inquiète de ne comprendre un traître mot. Dans la demeure Montserrat, le temps ne passe pas, il se répète, ces personnages sont des clichés, des instantanés qui rejouent les mêmes scènes dans ce théâtre qu’est la maison hantée, le lieu du ressassement par excellence.

Et Christina va les rejoindre, touchée par une forme de contagion, elle va entrer dans ce tableau, et le mettre en mouvement, conduire, avec la reine de la nuit, ce petit monde au-delà du Styx. Franco charge son film de toute une mémoire, en fait un film hanté, vampirisé. Car l’hérédité est une forme de vampirisme. A ce titre, UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS rappelle LA FAMILLE DU VOURDALAK d’Alexis Tolstoï, à ceci près que les personnages de Tolstoï sont des vivants tourmentés par un mort, alors qu’ici, ce sont des morts tourmentés par la mort elle-même : comme la figure du vourdalak qui rôde autour de la maison barricadée, la reine de la nuit veille sur la demeure toujours close. Et dans ce mausolée, Christina va peu à peu découvrir l’histoire familiale, rencontrer un père décédé qu’elle n’a jamais connu, et finira par refuser un héritage empoisonné.

UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS est lointainement inspiré d’une nouvelle du poète romantique Gustavo Adolfo Bécquer (un choix révélateur de l’état d’esprit de Franco à l’époque, quand on connait l’histoire torturée de l’écrivain) mais possède des caractères hérités d’autres influences franciennes, il présente même clairement son arbre généalogique, en fonctionnant par déplis successifs. L’arrivée de la jeune femme à la demeure familiale évoque l’arrivée de Jonathan Harker au château de Dracula (ici, une fois de plus Franco fait subir à la figure de Harker un changement de sexe comme dans VAMPYROS LESBOS), Christina, comme Jonathan, a passé une nuit dans une auberge auparavant et comme pour Jonathan son exploration de la maison lui fait comprendre la nature de ses hôtes. Cette première couche du récit en recouvre une seconde qui est celle de l’entrée, presque imperceptible, de Christina dans le royaume des ombres. Le personnage est alors affecté par les agissements des autres, puisqu’elle évolue dans la même dimension, et où qu’elle aille elle est confrontée à eux, il lui est impossible de les fuir « car les morts voyagent vite ».

Tourné sous le titre LA NUIT DES ÉTOILES FILANTES, le film fut d’abord distribué sur le territoire français sous le titre idiot de CHRISTINA, PRINCESSE DE L’ÉROTISME justifiant des inserts sexy tournés par Pierre Quérut (avec Alice Arno, absente du film d’origine). Il sera ressorti quelques années plus tard sous son titre définitif, cette fois affublé d’une scène faisant intervenir de véritables morts-vivants commanditée par Eurociné et tournée par Jean Rollin. Franco gardera longtemps un goût amer de cette trahison, regrettant qu’il ait fallu attendre si longtemps avant que les éditions DVD corrigent le tir et permettent de découvrir le film tel qu’il avait été conçu au départ.

Loin de l’érotisme racoleur et de l’horreur zombiesque sur lesquels on a voulu le vendre, UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS est un poème macabre et mélancolique. Franco adopte une douceur inattendue lorsqu’il s’agit de faire intervenir la mort en personne, la reine de la nuit, dont les étreintes fatales semblent bienveillantes, apaisantes. Cette douceur de la mort, ce paradoxe usé des romantiques tuberculeux trouve écho dans le grand parc de la demeure, où la végétation luxuriante, attrayante, les fleurs multicolores, dégagent un parfum de pourriture. Le domaine tout entier est magnifique, et suinte la mort, cette trace de mort, cette graine de mort, cette mort qui traine, comme une maladie. Les morts-vivants de Franco sont une allégorie du souvenir tenace, de l’empreinte qui persiste dans la maison d’un défunt, dans ses livres cornés, sur ses meubles, dans ses draps même lavés, quelque chose qui nous dit qu’il est encore un peu là.

De ce ballet surréaliste (qui a certainement soufflé à Raoul Ruiz quelques idées pour LA MAISON NUCINGEN) Franco dira qu’il est son enfant maltraité par le monde, avouant finalement l’affection qu’il porte à une progéniture qu’il avait tendance à abandonner, une fois l’accouchement terminé, pour se remettre au travail (il enchaînera six films en 1971, année de tournage de celui qui nous occupe). Le martyr d’UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS en éclaire la vision : s’il ne s’agit pas d’un film facile, l’œuvre originale, même obscure, même hermétique, vaut mieux que tous les compromis trouvés pour la faire entrer dans une case (érotisme) ou une autre (horreur). Elle se révèle être une émouvante réflexion sur la mémoire, ce théâtre des fantômes. Car qu’est-ce qu’une maison hantée, sinon n’importe quel lieu dans lequel tout nous remet en mémoire les heures passées auprès de ceux qui ne sont plus ?

Gabriel Carton

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