Haunted Summer #5 : LA MAISON DU DIABLE
Haunted Summer #5 : LA MAISON DU DIABLE

« An evil old house, the kind some people call haunted, is like an undiscovered country waiting to be explored. Hill House had stood for 90 years and might stand for 90 more. Silence lay steadily against the wood and stone of Hill House, and whatever walked there… walked alone

La voix du Dr John Markway résonne alors que se tient devant nous, imposante, majestueuse, intimidante, la maison que le titre français attribue au diable. Le Castel occupe l’écran comme rarement manoir l’avait fait auparavant, ni Bly, ni Manderley ne trônent ainsi, comme l’élément central du récit.

LA MAISON DU DIABLE  (THE HAUNTING) est l’œuvre de Robert Wise, réalisée quelque part entre WEST SIDE STORY et LA MÉLODIE DU BONHEUR, en 1963. C’est Nelson Gidding qui adapte le roman de Shirley Jackson, THE HAUNTING OF HILL HOUSE, en axant le scénario sur l’état psychologique du personnage principal, Eleanor « Nell » Lance, moins que sur un surnaturel déjà discret dans le roman d’origine. Nell a passé la plus grande partie de sa vie à s’occuper de sa mère invalide, à la mort de celle-ci, sa sœur et son beau-frère veulent vendre son appartement, autrement dit, priver Nell du seul chez-soi qu’elle ait jamais connu. Refusant leur pitié (et leur canapé), et se sentant à la fois coupable (elle n’était pas là lorsque sa mère a appelé avant de mourir), et enfin libre, elle décide de donner un sens à sa vie en acceptant l’invitation du Dr John Markway qui mène une expérience visant à découvrir si Hill House est vraiment le lieu de manifestations paranormales. Les pensées qui accompagnent le trajet en voiture de Nell vers le manoir sont l’espoir d’un épanouissement qui n’a que trop tardé, on ne peut pas s’empêcher de ressentir de la compassion envers cette créature naïve qui ne rêve que d’une maison à elle, avec sa cheminée, un nid douillet. Pour Nell, l’expérience d’Hill House est la chance d’une vie, elle échappe pour de bon à son quotidien sordide.

À son arrivée, Nell fait la connaissance du gardien et de son épouse, deux êtres hors du temps qui semblent répéter ad nauseam une rengaine pré-enregistrée visant à mettre en garde les occupants qu’il n’y aura personne pour les aider s’il y a un problème, la nuit, dans le noir… Mais elle rencontre surtout les gens avec qui elle va cohabiter le temps de l’expérience, le Dr Markway, Luke Sanderson, l’héritier du manoir, et surtout Theodora, un médium dont l’attitude produit sur Nell un effet qu’elle ne sait pas expliquer. Après une visite de l’immense bâtisse lors de laquelle on apprend le sort funeste de la famille Crain dont tous les membres ont succombé à d’étranges accidents jusqu’à la fille de Crain qui est morte dans son lit, dans la nurserie qu’elle n’avait jamais quittée de sa vie, alors qu’elle appelait sa dame de compagnie, qui arrivée trop tard, s’est pendue en proie à une grande culpabilité. Immédiatement Nell ressent l’étrange parallélisme entre cette histoire et la sienne. S’amorce alors un lent processus de dissociation d’avec l’équipe, Eleanor commençant à se sentir plus à l’aise seule dans le manoir qu’en compagnie des autres. Cela ne l’empêche pas de laisser naître dans son esprit parfois puéril des fantasmes quant à la possible affection que pourrait manifester Markway à son égard, des idées folles qui font rire Theodora. Lucide plus qu’extra-lucide, Theo, sous des abords rugueux, regarde Nell avec une certaine bienveillance, une forme d’attention que la jeune femme a du mal à accepter. Si lors d’une nuit mouvementée où les forces qui régissent Hill House se manifestent violemment, les deux femmes se rassurent dans les bras l’une de l’autre, Eleanor regrette très vite ce geste qui pourrait laisser penser à Theo qu’elle éprouve autre chose pour elle qu’une camaraderie d’usage.

Car si le film reste vague quant à l’orientation sexuelle de Theo, il est clair pour Nell que la jeune femme a un mode de vie peu recommandable. Il est aussi clair pour nous que dans sa réclusion morale, Nell voit Theo comme une prédatrice, une personnalité bien trop désinhibée pour être honnête. L’attachante et pathétique Eleanor a une vision bien tranchée du bien et du mal. En s’éloignant de ces gens un peu trop extravertis, incapables de la comprendre, Nell développe avec la maison une relation exclusive, s’appropriant son passé, s’y plongeant littéralement avec une fascination effrayante. S’il est possible que le manoir labyrinthique soit hanté, nombre de fantômes sont le fruit de l’hyper-sensibilité et de la fragilité psychologique de Nell qui déambule dans les pièces démesurées, sûre d’elle, sûre d’être chez elle. Le projet des esprits qui hantent la maison est peut-être d’isoler ses occupants qui une fois seuls se retrouvent sans défense, ils y parviennent de façon spectaculaire avec Nell qui d’ailleurs ne semble demander que ça.

L’arrivée de Grace, l’épouse du Dr Markway, au manoir, ne va faire qu’envenimer les choses. Ne croyant pas au surnaturel, Grace exige de dormir dans la nurserie, n’écoutant pas les avertissements de l’équipe qui pense que cette chambre est le cœur de l’activité paranormale du lieu. Le lendemain, Grace a disparu. La fragilité mentale de Nell s’accroît suite à cette disparition mystérieuse et, prise d’une sorte de transe, elle entreprend la dangereuse ascension de l’immense escalier en spirale de la bibliothèque. Elle est finalement secourue par Markway alors qu’elle allait faire une chute probablement mortelle. Voyant cela comme un acte suicidaire manqué, Theo, amère après les mots que Nell lui a lancés au visage quant à ses possibles penchants homosexuels, pense que la jeune femme perturbée cherche à attirer l’attention. Nell quant à elle prétend que si elle a failli tomber, c’est parce qu’elle a vu surgir Grace d’une trappe au plafond, échevelée, perdue, prisonnière de la maison. Nell est dès lors l’unique réceptacle des manifestations fantomatiques, selon elle parce que la maison l’a choisie, pour les autres, parce que son esprit fragile a définitivement basculé dans une psychose qui lui fait croire aux esprits de Hill House.

Markway prend finalement la décision de renvoyer Eleanor chez elle, pour son bien. Mais Eleanor n’a pas d’autre chez-elle que la maison de sa sœur et de son beau-frère chez qui elle ne retournera plus. Elle est prête à tout pour fuir un retour à la vie ordinaire, insupportable après avoir connu l’épanouissement entre les murs de la maison possessive. D’une certaine façon, Eleanor a déjà rejoint les fantômes de Hill House, elle a délaissé de plein gré le monde des vivants, elle ne quittera plus cet antre terrifiant pour les autres, mais si rassurant pour elle. Dans son isolement, Nell était comme morte avant d’avoir vraiment vécu, sa rencontre avec l’Au-Delà sonne pour elle comme une rencontre amoureuse, comme une délivrance, auprès de ces âmes torturées qu’elle comprend si bien, et qui, elle en est certaine, l’acceptent et la comprennent.

LA MAISON DU DIABLE est l’un des plus beaux exemples d’un gothique contemporain qu’avait illustré Jack Clayton deux ans auparavant avec LES INNOCENTS. Dix ans plus tard, John Hough adaptera, sur un thème similaire, LA MAISON DES DAMNÉS, d’après le roman de Richard Matheson, qui est un hommage avoué au livre de Shirley Jackson et au film de Wise. En 2002 encore, Stephen King et Craig Baxley donnent vie à ROSE RED, qui fait un bien meilleur remake de THE HAUNTING que l’insulte sur pellicule de Jan De Bont, preuve que le film a marqué durablement l’imaginaire cinématographique et littéraire. Subtil lorsqu’il aborde les thèmes tels que la frustration, la culpabilité, l’homosexualité, l’acceptation de soi, poignant lorsqu’il illustre les névroses de son héroïne et virtuose lorsqu’il s’agit d’explorer les intérieurs démentiels du Castel, LA MAISON DU DIABLE est aussi terrifiant dans son approche de l’inconnu que dans sa distorsion du familier. Sa grande force est de privilégier une approche du fantastique qui s’accorde à la sensibilité de chacun, chaque hantise est un cas unique, nourrie du passé, des souvenirs, des émotions enfouies, de la solitude surtout, car qui marche dans Hill House, y marche seul.

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 2 Comments , ,

2 comments

  • Roggy dit :

    Très bonne chronique de cet incontournable de l’épouvante psychologique. Rien à ajouter sauf que tu m’as donné envie de le revoir.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Roggy ! C’est en effet un film dont on ne se lasse pas, et je suis heureux si ce texte donne au moins l’envie de se replonger dans les ténèbres du Castel.

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