Haunted Summer #4 : Carnival of Souls
Haunted Summer #4 : Carnival of Souls

Ici, point de maison hantée comme dans les autres films concernés par notre Haunted Summer. Non, ici, c’est l’esprit de Mary qui est hanté. Cette jeune femme qui part s’installer dans l’Utah pour y occuper un poste d’organiste dans une église, juste après avoir été victime d’un accident de la route ayant coûté la vie à deux de ses amies. Physiquement indemne, Mary est dès lors en revanche persécutée par des visions, ou plutôt une vision : celle d’un homme au visage pâle comme la mort et aux yeux cernés de noir, surgissant régulièrement autour d’elle.

 

Un parfum de paradoxe entoure le film, à la fois culte (des réalisateurs comme Romero, Lynch ou Carpenter n’ont jamais caché l’influence que l’unique film de Herk Harvey, tourné avec un budget dérisoire de 30 000 dollars) a eu sur leur oeuvre) et méconnu. Il faut dire que nous sommes alors en 1962 et que les films de spectres baignent encore largement dans l’univers gothique, LES INNOCENTS de Jack Clayton (1961) et LA MAISON DU DIABLE de Robert Wise (1963) cernant alors le film qui nous intéresse ici et qui s’en extrait en installant l’intrigue dans un cadre contemporain et urbain, bien qu’il en reprenne certains des codes caractéristiques.

 

S’il préfigure la pierre angulaire du cinéma d’horreur moderne qu’est LA NUIT DES MORTS-VIVANTS de Romero (1968), qui lui emprunte sa sécheresse quasi documentaire, CARNIVAL OF SOULS n’y mêle en revanche pas la viscéralité mais au contraire une sorte d’aura expressionniste qui lui confère un puissant pouvoir hypnotique. Il suffit de comparer les deux scènes de « poursuite » dans chaque film : des spectres qui tournoient dans un dancing désaffecté au son de l’entêtante partition d’orgue qui parcourt le film entier, avant de s’avancer vers l’héroïne puis de l’encercler avec un sourire légèrement teinté de sadisme dans CARNIVAL OF SOULS, contre la horde inexpressive de zombies s’abattant sur les personnages de LA NUIT DES MORTS-VIVANTS, pour confirmer le fait que, autour de menaces similaires, le premier s’illustre dans le fantastique, et le second dans l’horreur.

Nous ne dévoilerons rien en disant que ce visage d’homme qui poursuit Mary incarne ni plus ni moins que la mort. Mary est une rescapée qui, alors qu’on la croyait noyée, est sortie des flots pour réapparaître sur la berge, complètement hagarde. Depuis, cet homme, donc la mort, ne semble plus vouloir lâcher Mary, qui, telle une proie qui aurait échappé à un prédateur frustré, vit désormais sur le qui-vive. Entre l’accident précédant son départ vers un nouveau travail et son arrivée dans l’Utah, la jeune femme emprunte comme un passage. Tournant le dos à sa vie d’avant, elle déclare n’avoir plus rien à faire ici et ne va même pas dire au revoir à sa famille. C’est alors qu’elle roule vers sa destination, en pleine nuit, que Mary voit l’homme pour la première fois. Puis que son regard est comme aimanté par une grande bâtisse érigée au milieu de nulle part. Ce sont les anciens thermes de la ville, transformés suite à l’assèchement de la zone en dancing, puis en parc d’attractions, lui explique alors le pompiste du coin.

 

Mary n’aura alors de cesse de vouloir pénétrer dans cette bâtisse interdite d’accès, alors même qu’elle sait que le danger y rôde. À chaque fois qu’elle s’y aventure, en réalité, ou comme en pensée lorsque son regard l’y transporte depuis sa chambre, un plan subjectif (l’homme ?), de l’intérieur, semble être témoin de son arrivée. Comme si quelqu’un l’attendait, l’y ayant peut-être même attirée par une espèce de sortilège. Mais elle sent, elle sait que tout se joue là-bas, comme elle l’expliquera au médecin qu’elle a croisé dans la rue en pleine crise de panique. Les deux scènes se déroulant dans son cabinet sont d’ailleurs l’un des points faibles du film, s’il fallait en souligner un (en dehors du charmeur et encombrant voisin de palier qui surlignera plutôt grossièrement la frilosité de Mary vis-à-vis d’une vie sociale ou amoureuse qu’elle ne semble pas vouloir développer). Scènes très explicatives dans lesquelles Mary réfléchit tout haut au fait qu’elle se sente exclue de la vie qui l’entoure et que quelque chose ou quelqu’un l’empêche de vivre. Le médecin y verra un symbole de sa culpabilité de rescapée. Inutiles interludes pseudo-psychanalytiques sans lesquels nous aurions tout aussi bien compris que Mary avait la mort collée à ses basques. Dans une illustration littérale et beaucoup plus troublante de cette exclusion, elle fera par deux fois l’expérience de s’apparenter elle-même à un fantôme, dans un magasin puis à la gare. L’image devient mouvante, le brouhaha de la vie est remplacé par l’orgue, la mise au point peine à la saisir, tandis qu’elle n’entend plus les gens qui l’entourent, eux-mêmes ne la voyant plus. Dans ces séquences qui nous font ressentir bien mieux que de grands discours la détresse d’une héroïne se disant cartésienne et rationnelle, la sensation d’isolement et de non existence qui l’étreint est portée à son paroxysme. Car l’étau mortuaire s’y resserre autour d’elle, la barrière qui sépare la vie et la mort ayant volé en éclats.

 

Si l’on peut reprocher au film un petit manque de rythme dans sa première partie, tout s’accélère à partir du moment où Mary décide de se rendre une nouvelle fois aux thermes afin d’affronter ce qu’elle refuse de considérer comme le fruit de son imagination. Il ne reste alors plus qu’à se laisser porter par la folle poésie des scènes de dancing, parmi les plus effrayantes et les plus surréelles du film. Lorsque l’homme et ses compagnons spectres (ou ces âmes, pour suivre le titre du film) y effectuent leur valse maudite, toujours en pleine nuit alors que l’instant d’avant, dans le monde des vivants, il faisait jour. Dans un somptueux autant que terrifiant ballet de fantômes tournoyant dans ce lieu et ce passé qu’ils hantent, et de visages livides sortant de l’eau de la rivière où Mary a failli périr, nous quittons définitivement l’âpreté du quotidien et la bouée de la rationalité auxquelles elle tentait de se raccrocher pour plonger dans une dimension parallèle où luttent les vivants et les morts, le surnaturel et la réalité, les repères et le tournis.

 

Cette séquence est d’ailleurs présentée comme une hallucination cauchemardesque, puisque Mary se trouve en réalité dans l’église. Surprise par le prêtre en train de jouer de la musique profane sur l’orgue de la paroisse, elle est renvoyée de son travail, puis de la maison où elle loge suite à une crise de panique. La jeune femme se lance alors dans une course échevelée contre la mort, rythmée par une désynchronisation entre sa cadence à l’image et le son de ses pas sur le sol. Le cauchemar n’en finit plus, jusqu’à ce final brutal qui fait définitivement pencher le film dans le surnaturel, tout en annonçant, par son caractère irrémédiable, l’ultime et glaçant coup de fusil de LA NUIT DES MORTS-VIVANTS.

 

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 2 Comments , ,

2 comments

  • Roggy dit :

    Malgré ton billet extrêmement bien écrit, je n’ai pas accroché à ce film. Bizarrement, je suis passé à côté. Encore un a ajouter à la liste pour me refaire une idée.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Roggy, et figures-toi que je ne l’avais pas vraiment apprécié à la première vision ! Je m’en faisais tout un monde, et comme toi je n’avais pas accroché. Ses beautés se sont révélées en le revoyant, et sans doute aussi qu’en connaissant déjà la fin, de nombreux éléments se chargent de sens. Je ne peux donc en effet que te conseiller de le revisionner un jour.

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