Haunted Summer #3 : LES INNOCENTS
Haunted Summer #3 : LES INNOCENTS

S’il est également connu pour avoir réalisé Les Chemins de la Haute Ville, film qui valut à Simone Signoret un Oscar en 1960, et l’adaptation, en 1974, du Gatsby le Magnifique de Francis Scott Fitzgerald, avec Robert Redford et Mia Farrow dans les rôles-titres, le britannique Jack Clayton demeure avant tout, dans le cœur des amoureux du cinéma fantastique, le réalisateur du somptueux Les Innocents, qui illumina de son aura tout en clairs-obscurs l’année 1961. Et qui ressortira dans une version restaurée le 15 juillet.

Il s’agit ici de l’adaptation de la nouvelle d’Henry James, Le Tour d’Écrou, parue en 1898. On retrouve au scénario William Archibald, déjà responsable de l’adaptation de la nouvelle au théâtre en 1952, John Mortimer et Truman Capote, pour un récit fidèlement transposé dans l’Angleterre de la fin du 19ème siècle. Miss Giddens (exceptionnelle Deborah Kerr), fille d’un pasteur de campagne, accepte un poste de gouvernante auprès de deux orphelins, Miles et Flora (non moins exceptionnels Pamela Franklin et Martin Stephens, vu l’année précédente dans Le Village des Damnés de Wolf Rilla, dans cette balance entre l’innocence de l’enfance, et cet air grave de jeunes personnes ayant déjà enduré beaucoup trop de choses pour leur âge) dont l’oncle ne veut pas entendre parler. Elle part donc s’installer au Château de Bly où l’attendent les deux enfants ainsi que leur nourrice, Mme Grose.

Mais l’émerveillement de Miss Giddens face à la beauté du domaine et à la gentillesse de ses occupants ne tarde pas à être terni par de curieuses apparitions qui vont faire naître en elle une idée fixe : Miles et Flora seraient sous la coupe des fantômes de Peter Quint et de Miss Jessel, tous deux décédés dans d’étranges circonstances. Pire, l’ancien valet et la préceptrice ayant entretenu une liaison sadomasochiste peu secrète tenteraient d’entraîner les enfants, par-delà la barrière de la mort, dans leur débauche, de les pervertir, de les corrompre.

L’usage du conditionnel est de mise, tant le récit insiste, non seulement sur l’unique point de vue, qui est celui de Miss Giddens, mais aussi sur la fragilité psychologique de cette dernière. Le film fait ainsi progresser avec brio, telles deux lignes parallèles, la menace que représentent les apparitions, et le trouble grandissant, confinant à la folie, qui s’empare de la gouvernante.

Dès son arrivée, alors qu’elle a souhaité finir à pied le trajet jusqu’au château afin de mieux admirer le domaine, elle seule entend cette voix irréelle appelant Flora. Lors de la première apparition – Peter Quint au sommet de la tour, où se trouve Miles, qui nie avoir rien vu – elle est seule. Mais pas lorsqu’elle aperçoit la préceptrice au bord de l’étang. Un jeu de cadrages entre Miss Giddens, Flora et Miss Jessel nous indique pourtant que la gouvernante est bien la seule à voir la défunte.

Tout porterait donc à croire que ces apparitions seraient le fruit de l’imagination de la gouvernante. Ce que semblait nous indiquer cette phrase prononcée par Miss Giddens à la fenêtre de sa chambre au début du film: « Parfois on ne peut pas s’empêcher d’imaginer des choses ».

On aurait cependant tort d’évacuer trop rapidement la dimension surnaturelle du récit, qui constitue la première porte d’accès au film, secondée, mais non remplacée par la dimension psychologique, tant finalement le film se situe toujours sur le fil et joue avec les différentes interprétations qu’il convoque. Ne boudons donc pas notre plaisir devant l’attirail gothique propre à tout film de maison hantée déployé par Jack Clayton et son équipe, Freddie Francis à la photographie en tête. La somptueuse bâtisse, ses escaliers, ses couloirs, ses tentures, mais aussi le jardin, le kiosque au bord de l’étang, les candélabres, miroirs et bouquets de fleurs qui s’obstinent à faner : tout concourt à créer une ambiance fantastique, rehaussée par un somptueux travail de clairs-obscurs et de fondus enchainés, superposant notamment les visages des différents personnages et par une bande-son recouvrant la rassurante réalité de rires sadiques, chuchotements inquiétants ou gémissements des anciens amants, qui emplissent l’espace et nous tiennent, en même temps que Miss Giddens, en tenaille. Sans oublier cette ritournelle qui ouvre le film et le parcourt, mécanique dans la boîte à musique, solennelle au piano, douce et mystérieuse dans la bouche de Flora.

Il faut voir ensuite toute l’énergie que la gouvernante met à convaincre les occupants du château, jusqu’à les malmener, de la réalité de ces apparitions. À mesure que Mme Grose dévoile à Miss Giddens les faits qui se sont jadis déroulés, tous les éléments se mettent en place dans l’esprit de cette dernière pour confirmer le danger que courent les enfants, et donc son rôle de sauveuse. Elle sera en revanche bien incapable de reconnaître l’attirance que, depuis le monde des défunts, Peter Quint, qualifié de « beau et hideux » (« handsome and obscene »), provoque chez elle.

Mais alors que le postulat surnaturel semble déjà remis en cause par ce point de vue unique et vraisemblablement biaisé qu’est celui de Miss Giddens, le récit se révèle très équivoque quant à la vraie nature des enfants. On pense à ce plan de Miles tenant fermement, à l’issue d’un jeu de cache-cache, le cou de sa gouvernante, qui le supplie d’arrêter, puis juste après, cette scène dans laquelle Miles et Flora, perchés en haut de l’escalier, rient aux éclats tandis que Mme Grose révèle à Miss Giddens que l’homme qu’elle vient de voir est en réalité décédé.

Le vrai malaise est finalement plus dans cette présomption de la corruption enfantine (ce regard de Miles, après sa petite déclamation théâtrale dans laquelle il semble appeler le retour de son seigneur…) – même si en réalité elle ne sert qu’à conforter Miss Giddens dans un combat qu’elle pense juste alors qu’elle est simplement aveuglée par ses propres désirs – que dans les apparitions des spectres, qui participent certes de l’ambiance fantastique du métrage, mais sont bien moins troublantes que ce que nous dit le récit des sentiments troubles et potentiellement malsains qui animent ses personnages.

Car si le doute quant à la nature des faits propre à tout récit fantastique rôde sur le Château de Bly, il se double d’une ambigüité que l’on peut qualifier sans exagération aucune d’incestueuse. Dès son arrivée, après son renvoi du pensionnat, Miles est ce gentleman qui offre des fleurs à une Miss Giddens troublée. Qui lui fait des compliments, qu’elle évince avec humour mais qui continuent de la troubler. Qui, assis dans son petit lit, lui tient un discours d’adulte avant de se jeter sur sa bouche pour lui dire bonne nuit en lui donnant un baiser. À ce stade du récit, il n’est pas interdit de penser que cette scène a uniquement lieu, là encore, dans l’imagination permissive (compensant une réalité corsetée) de la gouvernante, figure de la dévote victorienne enfermée dans un carcan qui l’empêche non seulement d’accéder à ses désirs, mais avant cela de les reconnaître.

Il est un point de basculement sublime dans le film. Lorsque, l’issue fatale approchant, Miss Giddens renvoie Flora et les domestiques à Londres, dans le but de sauver Miles en tentant de lui faire reconnaître l’emprise que Peter Quint a sur lui et ainsi le confronter à la réalité afin de mieux la combattre. Mais l’on ne peut s’empêcher de voir dans cette ultime tentative de sauvetage une manière pour Miss Giddens de rester seule avec Miles, incarnation juvénile du magnétique valet, cristallisation de ses fantasmes. Désormais vêtue de noir, les traits tirés qu’arbore la gouvernante ne manifestent plus son inquiétude, mais sa démence. On se rend compte alors que, comble de l’ironie, ce sont manifestement ses pulsions refoulées, et non les spectres qu’elle pense avoir vus, qui ont plongé Miles et Flora dans la perversion. En leur prêtant, par une sorte de transfert, un trait de caractère qu’ils n’avaient pas, elle a précipité leur perte, en même temps que la sienne. Même si l’inconvenance de la situation l’empêche bien évidemment de la regarder en face, Miss Giddens s’avère être la véritable corruptrice du récit. Plus ambigu que dans la nouvelle d’Henry James, le final place une dernière fois tous les éléments du film dans un carrousel maudit dont la portée tragique n’a d’égale que la force des émotions qui auront traversé la gouvernante depuis son arrivée au château. C’est ainsi que Les Innocents demeure non seulement l’un des plus pertinents portraits de femme névrosée qui soit et l’un des plus beaux films fantastiques de l’Histoire du cinéma.

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 8 Comments , ,

8 comments

  • Rigs Mordo dit :

    C’est en lisant cette très bonne chronique que je me rends compte que je ne me souviens finalement plus si bien de ce film que j’ai vu voilà trop longtemps. Une nouvelle vision s’impose, merci de l’avoir rappellé à mon esprit!

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Avec plaisir :) Et merci au Théâtre du Temple de le ressortir. Il était déjà merveilleux à chaque vision, mais là je dois dire que la restauration fait son effet. Alors franchement n’hésites pas !

  • Voilà un article détaillé qui permet, à l’instar de Rigs, de dépoussiérer mon souvenir de ce film spectral, magnifiquement enluminé par Freddie Francis. Comme précisé plus haut, il s’agit d’un des fleurons du genre dont on retrouve trace en particulier chez « les Autres » d’Amenabar.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      En effet, ainsi que dans une très belle chanson de Kate Bush, The Infant Kiss.
      Je ne peux que t’inviter à le revoir ! Pour moi, ce n’est pas seulement l’un des fleurons du genre, mais du 7ème art tout entier !

      • Assez d’accord. Quant à Kate, je n’avais pas noté la relation avec « the infant kiss » mais cela ne m’étonne qu’à moitié puisqu’elle continuait à faire hululer les fantômes romantiques en rendant hommage au « Wuthering heights » d’Emily Bronte.

        • Scopophilia Scopophilia dit :

          Si tu écoutes les paroles, tu croirais entendre parler Miss Giddens (pas dans le langage, mais dans les émotions), et il existe une vidéo qui superpose la chanson et la scène, ce qui donne un résultat assez surprenant, mais assez beau dans la rencontre de ces deux univers.

  • Bel article frémissant de féminité (critique) ; « l’innocence de l’enfance » : oxymoron (cf. l’ouverture « animalière » de La Horde sauvage) ; Winner, dans sa propre version de l’histoire – quelle ironie qu’une nouvelle aussi « fermée », dans le titre et la forme, puisse donner lieu à tant d’ouvertures interprétatives, presque constituer un étalon « d’oeuvre ouverte », justement, pour parler comme Eco ! -, développera l’aspect sexuel de la fable, en le doublant d’une dimension sociale absente ici ; on parle, à raison, des Autres, mais on oublie, un peu vite, l’ultime Bava, Shock, qui reposera sur cette thématique incestueuse et possessive – dans tous les sens du terme -, porté par le jeu inspiré de Daria Nicolodi, l’ex-femme de qui vous savez (et Argento filmera sa propre fille durant une éprouvante scène de viol pour Le Syndrome de Stendhal et sous la douche dans Mother of Tears) ; de Jack Clayton, il faut encore redécouvrir l’admirable La Foire des ténèbres, autre conte de fées – signé Bradbury – pour adultes produit par Disney (!) peut-être encore plus troublant, dans son obscurité métaphorique en couleurs, que les mémorables aventures de la trop maternelle et virginale Deborah (somptueuse aussi chez les Archers ou dans Quo vadis)…

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Jean-Pascal, Miss Giddens est très inspirante… Et tout ce que fait passer Deborah Kerr rien qu’avec son visage, son regard…
      Le Corrupteur, de Winner, beaucoup plus cru, donc tellement différent, mais intéressante « préquelle ».
      Et… sacré Dario !

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