Haunted Summer #2 : Le Crâne Hurlant
Haunted Summer #2 : Le Crâne Hurlant

THE SCREAMING SKULL n’a jamais fait partie des grands classiques de l’horreur, bien au contraire, il peine même à occuper une place quelconque dans l’histoire du cinéma, son existence même étant considérée comme son seul mérite. Une assertion vite démentie dès les premières images du film. S’ouvrant sur un lent travelling vers un cercueil dont le couvercle s’ouvre pour révéler ce message « reserved for you », le film anticipe le gimmick d’un William Castle et par là éveille un intérêt nouveau. L’affiche promotionnelle du film arborait en plus ce message : “The producers of this film guarantee to bury you without charge if you die of fright during THE SCREAMING SKULL”. S’il est possible que AIP (American International Pictures) ait eu connaissance des projets publicitaires de William Castle et s’en soit inspiré, il n’en demeure pas moins que la méthode a été mise en pratique plusieurs mois avant la sortie du premier film d’horreur de Castle, MACABRE. Si via cette astuce promotionnelle, THE SCREAMING SKULL reconnait volontiers son statut de série B auquel son budget famélique le confine, il fait pourtant valoir des qualités qui vont bien au-delà du simple spectacle de drive-in.

Eric, qui a perdu sa première femme Marian, décédée tragiquement, s’installe dans la demeure héritée de cette dernière avec sa toute jeune épouse Jenny. Cette dernière sort à peine de l’hôpital psychiatrique où elle séjournait après un traumatisme causé par la noyade de ses deux parents. L’hypersensibilité de Jenny est très vite mise à rude épreuve. Mikey, le jardinier un peu simplet, rejette la nouvelle maîtresse de maison et ne jure que par Marian envers laquelle il manifeste toujours une dévotion aussi touchante qu’inquiétante. La maison semble hantée par une présence maléfique et chaque nuit, Jenny entend un cri effroyable venant de nulle part. S’agit-il des fantômes du passé qui poursuivent la jeune femme ? Ou alors quelqu’un ou quelque chose essaie-t-il de la mettre en garde ?

D’emblée le film d’Alex Nicol revendique une illustre parenté qui n’est pas pour jouer en sa faveur, celle de REBECCA d’Alfred Hitchcock, évidente, mais aussi DRAGONWYCK de Joseph Mankiewicz ou encore HANTISE de George Cukor. Ce qui le sauve de la comparaison avec ces trois géants, c’est la sincérité et même l’âpreté du traitement de ce récit qui se fait tour à tour drame conjugal et réflexion sur le deuil et la solitude. Mickey et Jenny sont en ce sens les deux personnages qui attirent le plus la sympathie, les deux points d’ancrage émotionnel du spectateur s’avèrent être les deux protagonistes les plus psychologiquement fragiles de l’intrigue. Le personnage de Jenny jouit d’une écriture étonnamment moderne, quasiment inédite dans le paysage de la série B d’horreur des années 50, non seulement est-elle heureuse d’avoir droit à ce qu’elle pense être le bonheur dans son mariage avec Eric, mais elle tolère aussi chez ce dernier l’amour qu’il pourrait encore porter à sa défunte épouse. Avant même d’avoir fait l’expérience du surnaturel, Jenny est déjà familière des fantômes, l’orpheline voit en son mari un miroir, leur cœur à tous deux se tourne vers l’au-delà quand il s’agit d’amour, du moins le croit-elle. Jenny ne se voit pas comme la nouvelle propriétaire des lieux, elle les investit avec discrétion, essayant de trouver sa place dans un écosystème dominé par les souvenirs. Des souvenirs que le personnage de Mickey s’emploie à rendre aussi vivants que possible. C’est le réalisateur lui-même qui interprète logiquement le jardinier mutique, car il est celui qui connaît tous les secrets mais n’en peut rien dire, Mickey est une figure pathétique et le pilier du récit.

La relation qu’entretient Mickey vis-à-vis de Marian n’est que rarement mise en mots et est presque tout entière exprimée via les gestes du personnage. On comprend que la complicité entre les deux allait bien au-delà de la simple gratitude du jeune homme envers la femme qui lui a offert une place à l’abri du besoin en tant que jardinier chez elle. C’est une véritable amitié qui se dévoile, un amour platonique qui s’incarne dans la magnificence du jardin dont Mickey et Marian s’occupaient ensemble et que Mickey continue seul à entretenir dans un hommage poignant. Le jardin est hanté, bien plus que la maison, par le spectre de Marian, qu’on discerne à travers le prisme de Mickey comme une entité plutôt bienveillante, à la différence du point de vue fragile de Jenny qui n’est pas victime des fantômes, mais d’une machination beaucoup plus cruelle.

Car aussi beau soit le symbole qu’il représente, le jardin luxuriant est aussi la jungle dans laquelle la bête attend son heure, référence à la nouvelle d’Henry James, THE BEAST IN THE JUNGLE qui est dans le film le livre de chevet de Jenny. L’Histoire de John Marcher, qui passe à côté du grand bonheur de sa vie parce qu’il pense que l’avenir lui réserve un destin encore plus grand, trouve un grand nombre de connexions avec THE SCREAMING SKULL dès lors que la véritable nature d’Eric nous est dévoilée. Il joue délibérément avec la psyché tourmentée de sa nouvelle femme, laissant trôner dans la maison un imposant portrait de Marian, il met en scène ses terreur nocturnes dans le seul but de la rassurer et en même temps la mettre face à son état psychologique. En d’autre termes, il veut la faire passer pour folle, jusqu’au point où elle douterait elle-même de son état, y étant prédisposée. Jenny retournerait alors dans l’asile d’où elle est sortie, laissant Eric jouir de l’argent qu’elle avait hérité de ses parents.  Mais le spectre de Marian ne l’entend pas de cette oreille. Victime elle aussi des machinations de son mari pervers, Marian va exercer sa vengeance d’outre-tombe et sauver Jenny du sort qu’elle a subi.

Les manifestations de hantise étaient jusque-là discrètes, sujettes au doute quant à leur véritable nature, entre la sur-présence du portrait de Marian, la dévotion de Mickey, ou les hurlements nocturnes et autres crânes baladeurs dont on apprend très vite qu’il s’agit d’une mise en scène d’Eric, mais la dernière partie du film fait définitivement basculer le récit de l’autre côté de la barrière fantastique. Il convient de saluer le travail de Floyd Crosby, directeur de la photographie de renom, auquel cette dernière partie doit sa réussite. La toute première apparition du spectre, tout au fond de la serre du jardin, silhouette claire au milieu d’un amas de végétation sombre, est proprement terrifiante. Tout comme le climax du film, qui voit littéralement la mort frapper à la porte d’Eric. A quelques outrances près, Alex Nicol et Floyd Crosby démontrent une grande maîtrise des artifices de la peur, et le font même avec une certaine noblesse. Dans sa forme LE CRANE HURLANT est d’autant plus intéressant que son absence relative de « production value », loin d’être un défaut, a valeur de dégraissage, allouant à la psyché des personnages des espaces intérieurs dépourvus de tout ameublement pour se développer.  Cette ampleur de l’espace à occuper rétablit en quelque sorte un équilibre rendu défaillant par une très courte durée (68 minutes) qui se devait d’accueillir des richesses psychanalytiques insoupçonnées.

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 4 Comments

4 comments

  • Rigs Mordo dit :

    Bravo pour cette chronique, cela fait plaisir de voir des sites/blogs francophones s’intéresser aux films des années 50, ce qui n’est pas si fréquent que cela. Je n’ai pas vu ce film, sa triste réputation m’en a tenu à l’écart, mais ce papier m’a donné envie de tenter, donc merci !

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Rigs ! Le film a beaucoup souffert de son passage dans l’émission Mystery Theater 3000 qui lui a valu d’être immédiatement catégorisé comme nanar, et les nombreuses éditions dvd de qualité douteuse n’aident pas non plus à l’apprécier à sa juste valeur… Mais il mérite vraiment d’être redécouvert avec sérieux, au-delà de sa pauvreté apparente, il s’agit d’un film d’épouvante classique et sincère.

  • Roggy dit :

    Il me semble l’avoir vu (j’ai une mémoire d’escargot :) ) mais, pour être certain. Est-ce dans ce film qu’on voit le crâne enflammé traverser la pièce ? je confonds peut-être avec un autre…

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      La scène que tu décris ne m’évoque rien, la mémoire me fait peut-être aussi défaut, mais il me semble que si l’on voit le crâne à plusieurs reprise il est rarement en mouvement (sauf dans la séquence finale) et encore moins en flammes! Non qu’il faille une bonne raison, mais la lumière sur ce point vaut bien un nouveau visionnage 😉

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