Haunted Summer #11 : POLTERGEIST
Haunted Summer #11 : POLTERGEIST

L’année 1982 fut l’année de toutes les hantises. Entre un AMITYVILLE II : LE POSSÉDÉ qui ajoutait un chapitre vénéneux à la sordide histoire de la célèbre maison, et L’EMPRISE et son entité perverse, POLTERGEIST proposait la descente aux enfers d’une famille des plus tranquilles. D’entrée de jeu, le film pose question en affichant une double paternité, et non des moindres, puisque le nom de Tobe Hooper à la réalisation côtoie celui de Steven Spielberg à l’écriture et à la production. Depuis des années, les cinéphiles du monde entier se grattent la tête pour savoir à qui doit revenir la garde de l’enfant après le divorce. Ce n’est pas ici que nous apporterons une réponse définitive, mais quelques éclaircissements sur l’affaire s’imposent.

A la fin dans années 70, après le succès de RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE, Columbia réclame une suite à un Steven Spielberg réticent. Mais inquiet que la major ne mette en chantier un RENCONTRE n°2 sans lui (comme Universal l’a fait avec JAWS II en 78) il propose tout de même l’idée d’un autre film narrant les aventures d’une famille aux prises avec des entités extraterrestres cette fois plutôt mal intentionnées. Ce projet d’abord intitulé WATCH THE SKIES puis NIGHT SKIES, auquel Spielberg réfléchit sérieusement durant le tournage des AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE, tombe rapidement dans un « development hell » dont les modalités ne nous intéressent pas, et ne verra finalement jamais le jour. Il sera recyclé pourtant en deux autres projets distincts, E.T. THE EXTRA-TERRESTRIAL et POLTERGEIST. Soucieux de mener à bien les deux projets, Spielberg fait entrer POLTERGEIST en production alors même qu’il s’occupe d’E.T. mais son contrat avec Universal l’empêche de réaliser quelque film que ce soit pendant la production de ce dernier. C’est donc Tobe Hooper qui sur la base du succès retentissant de THE TEXAS CHAINSAW MASSACRE se retrouve chargé de réaliser POLTERGEIST. Si l’explication en restait là, tout serait simple, mais le fait est que Spielberg tient à maintenir une proximité sévère avec son second bébé alors qu’il s’occupe de son faux-jumeau, à tel point que les acteurs finissent par penser que Tobe Hooper n’est qu’une couverture pour qu’Universal ne puisse rien reprocher à Spielberg pourtant quasi omniprésent sur le tournage. Les deux hommes continuent d’affirmer que chacun a sa part dans la réussite du film qui est le fruit d’une collaboration créative pleine et entière, d’une constante discussion qui permit aux idées de chacun de trouver leur chemin.

Pour conclure le cas NIGHT SKIES, si le projet de départ demeurera pour toujours un mystère, on retrouve une grande part de son influence dans le sympathique DARK SKIES de Scott Stewart, produit par Jason Blum, et qui fait la part belle aux balades adolescentes dans des quartiers de banlieue sous des lumières crépusculaires, ces mêmes quartiers qui virent s’envoler la bicyclette d’Elliot et disparaître la maison des Freeling. Quant à POLTERGEIST, bien que les noms familiers de Kathleen Kennedy et Frank Marshall figurent aux côtés de celui de Steven Spielberg au rang des producteurs, il n’arbore pas l’estampille « Amblin Entertainment » comme on pouvait s’y attendre… Il en véhicule pourtant indéniablement l’esprit.

Le film s’ouvre de manière surprenante au son de The Star-Spangled Banner, l’hymne national  des États-Unis d’Amérique. Mais il ne s’agit pas d’un avant-propos destiné à nous vanter la grandeur du pays de la deuxième chance, c’est simplement l’annonce de la fin des programmes télévisés, au milieu de la nuit, sur le tube cathodique trônant dans un salon très « middle class » et en face duquel un homme, affalé dans son fauteuil, s’est endormi. Alors qu’un chien fait la tournée des pièces, grapillant chips et bonbons, une petite fille se lève, descend à petits pas un escalier sinueux, et attirée par la lumière neigeuse des parasites qui ont envahi le poste de télévision, s’agenouille devant l’objet. D’abord hésitante, puis confiante, elle s’adresse littéralement à la télé, semblant répondre à des questions que nous n’entendons pas. Réveillée par cet étrange monologue, toute la famille se rassemble dans le salon, perplexe face au spectacle de cette conversation entre l’enfant et l’écran muet.

Ce poste de télévision sera un élément central de POLTERGEIST, d’une part bien sûr parce qu’il sera l’un des principaux médiums des manifestations surnaturelles qui constitueront le corps du film, mais surtout parce qu’il se voit d’emblée accorder une importance primordiale dans le foyer de la famille. La pièce où se trouve la télévision est lieu des rassemblements, où un match de football devient une grand-messe, et pour rivaliser avec le salon, la chambre parentale et même la cuisine doivent se doter d’un substitut de ce graal des familles. L’omniprésence de l’objet en fait le moyen idéal d’atteindre le plus grand nombre. C’est ce que chaque foyer doit absolument posséder, un symbole de fierté, un accomplissement en soi, qui va chez la famille Freeling causer un tourment considérable.

L’introduction de POLTERGEIST est un monument de nostalgie proprement eighties. La peinture de la banlieue idyllique, le paradis de Cuesta Verde, s’accompagne du score bienveillant de Jerry Goldsmith, alors que l’on découvre de part et d’autre d’une route rectiligne les rangées de maisons uniformes, tout respire le neuf, le nouveau départ pour des familles toutes fraiches apportant avec elles les graines du bonheur. Dans la maison Freeling, le quotidien est une douce routine, rompue par le décès de Titi, le canari, auquel la petite dernière Carol-Anne entend donner des funérailles décentes. Ce premier contact de l’enfant avec la mort est abordé sur un ton léger, entre une mère assez fine pédagogue (résolue à faire face à la tragédie après avoir tenté de la cacher en jetant le corps de l’infortuné Titi dans les WC) et les moqueries d’un grand frère et d’une grande sœur face à la solennité de leur cadette devant le parterre de fleurs devenu sépulture. Il y a quelque chose de terriblement touchant dans le sérieux avec lequel une enfant aussi jeune appréhende la mort, mettant sur le même plan l’animal de compagnie et son grand-père, la cérémonie improvisée respire une gravité propre à l’innocence.

Une gravité qui tranche avec le côté « adolescent attardé » de parents insouciants, Steve et Diane, qui se roulent un pétard au lit en évoquant le bon vieux temps de leur jeunesse, ou feuillettent une bio d’un Ronald Reagan alors au tout début de son mandat présidentiel annonçant un nouvel âge d’or économique. Mais cette insouciance ne va pas leur être permise longtemps, telle une promesse électorale, elle va voler en éclats, pas au premier coup de tonnerre, mais peu après. Un orage approche, et transforme l’antre rassurant de la chambre d’enfants, chargé de la culture populaire de l’époque (Star Wars, en premier lieu, clin d’œil inévitable de Spielberg à Lucas), en galerie des horreurs (aussi sympathique soit Chewbacca, son hyperpilosité faciale illuminée d’un éclair n’a rien de rassurant). Dès lors l’orage sera permanent pour les Freeling, quelque chose en effet s’est frayé un chemin dans le foyer, par l’intermédiaire de l’inévitable télé. Les prémices n’ont rien d’alarmant, et Diane s’éclate à faire glisser sa fille cadette sur le sol de la cuisine transformé en pôle magnétique, pendant que son mari est au travail, en train de vendre du rêve à de futurs acheteurs (« oui, toutes ces maisons sont les mêmes, parce qu’au fond toutes les familles heureuses se ressemblent » est-on tenté de penser, comme Anna Karenine, en voyant la triste visite immobilière). La visite de Diane et Steve à leur voisin, pour lui demander si sa maison est elle aussi le théâtre d’étranges phénomènes, est le dernier morceau d’hilarité que nous partagerons avec le couple.

On ne rit plus, lorsque l’orage donne vie à un arbre centenaire, qu’on nous vendait comme un gardien, un protecteur, et le change en un ogre tortueux prêt à dévorer le jeune Robbie. Encore moins lorsque l’on s’aperçoit de la disparition de Carol-Anne, dont les appels plaintifs ne sont plus entendus qu’à travers l’écran neigeux de l’éternel poste de télévision. Dès lors, le film va orchestrer les déchaînements spectraux et la défense familiale avec une efficacité formidable, et expliquer les origines du drame avec un cynisme inattendu.

Ayant manqué le travail plusieurs jours d’affilée suite aux événements, Steve reçoit la visite de son employeur, Mr Teague, qui l’emmène faire un petit tour sur le site de la future extension du projet résidentiel de Cuesta Verde. Le projet verra le jour à la place de l’actuel cimetière, après tout, cela n’a jamais posé de problème avant, tout le quartier est bâti sur l’emplacement du cimetière qui a reculé d’année en année. Les familles n’en ont rien à faire des corps, tant qu’il leur reste des pierres tombales sur lesquelles se recueillir, puis ce n’est pas comme s’il s’agissait d’un ancien site sacré, appuie Teague, ce sont juste des gens… et selon lui, personne ne s’est jamais plaint. Jusqu’à maintenant pense-t-on, car visiblement les morts n’apprécient pas d’être privés du lieu de leur repos, ni que leur dépouille pourrissante ne vienne enrichir le terreau du bonheur capitaliste. Cuesta Verde est la petite sœur entreprenante de la maison d’Amityville ou de l’Hôtel Overlook, une allégorie proprette en façade, mais terriblement cruelle au fond, de l’Histoire américaine, voire de l’Histoire en général, d’une société qui érige ses fondations sur les cadavres des guerres passées. Les cercueils qui s’élèvent, soulevant le carrelage, les squelettes envahissant la future piscine, sont pareils à l’ascenseur de SHINING qui ne fait que remonter du sol les hectolitres du sang versé au cours de l’Histoire. Le passé qu’on enfouit, qu’on enjolive, sur lequel on fait pousser des fleurs, remonte par un inexorable effet de capillarité.

Et la lumière d’une petite fille, le reflet de la vie avec toutes ses promesses, ses illusions préservées, distrait les esprits égarés des morts privés de repos de la lumière qui leur servirait de passage vers un autre stade d’existence. POLTERGEIST traite cet aspect prédominant avec sérieux, faisant intervenir des parapsychologues dépourvus de l’attirail grotesque des ghostbusters, des figures rassurantes et sages dont la plus mémorable est Tangina Barrons, incarnée avec une majesté inversement proportionnelle à sa taille, par Zelda Rubinstein. C’est ce côté rassurant que l’on retient du film, malgré son développement traumatisant, car il excelle à créer la proximité nécessaire entre le spectateur et les protagonistes pour que jamais leur sort ne nous laisse indifférent. Qu’il s’agisse de pure nostalgie ou de réelle fascination pour le génie narratif des efforts conjugués de Tobe Hooper et Steven Spielberg qui se complètent pour assurer l’équilibre entre les ténèbres et la lumière, POLTERGEIST suscite toujours cette étrange volupté qu’il y a dans le fait d’être vulnérable face à un film d’horreur.

Gabriel Carton

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