Haunted Summer #10 : AMITYVILLE
Haunted Summer #10 : AMITYVILLE

AMITYVILLE, film charnière ? Bien que son sous-titre français, La Maison du Diable, fasse explicitement référence au chef-d’œuvre de Robert Wise, il vaut mieux s’attarder sur son titre original, The Amityville Horror, qui annonce d’emblée la couleur – de l’horreur. En s’emparant, en 1979, de faits réels survenus en 1974, année de l’action du film, et en abandonnant définitivement les manoirs, demeures victoriennes et autres architectures majestueuses au profit d’une maison américaine traditionnelle, Stuart Rosenberg ancre AMITYVILLE dans son époque, pour mieux dresser le portrait d’américains moyens en pleine crise financière et conjugale.

La maison, ici, n’est plus tant hantée par des esprits que possédée par une violence et des pulsions de meurtre ne demandant qu’à se perpétuer, AMITYVILLE racontant moins l’histoire d’esprits frappeurs prenant possession d’un lieu pour semer la terreur et troubler la quiétude des vivants, que celle d’un père de famille (inquiétant James Brolin) victime d’une pression financière (annoncée dès le début, et revenant constamment dans le film) et d’une lassitude relationnelle et conjugale (d’abord signifiée métaphoriquement par la dégradation de son état de santé, puis concrètement par une irritation grandissante et des gestes de violence) qui le mèneront à l’orée de la folie. Sous le surnaturel, l’horreur quotidienne, en somme.

Deux axes qui vont d’entrecroiser tout au long du film. Dès le générique d’ouverture, sur une bande originale signée Lalo Schifrin mêlant tonalités mélancoliques et comptine languissante, la présentation de la maison donne le ton, avec ce pignon transformé, au gré de tonitruantes bourrasques de vent, d’une pluie battante marbrant la nuit sombre et d’une colorimétrie rouge sang, en figure menaçante rendue encore plus inquiétante par ces deux petites fenêtres en quart de cercle d’où jaillit la lumière, et cette cheminée, qui dessinent un visage diabolique. Une image qui reviendra constamment dans le film.

Puis l’horreur fait son apparition. Dans une alternance de plans vus depuis l’extérieur et l’intérieur de la maison, un homme armé d’un fusil en parcourt une à une les pièces, les déflagrations de l’arme se mêlant aux coups de tonnerre de l’orage nocturne faisant rage, pour abattre un à un ses parents et ses quatre frères et sœurs. « Amityville, Long Island, 13 novembre 1974 » nous informe-t-on tandis que la police constate le massacre. Un an plus tard, le couple Lutz, fraîchement marié, visite la maison. Attirés par le prix bradé qui en est demandé, c’est en toute connaissance des faits qui s’y sont déroulés qu’ils s’y établissent, avec les trois enfants de Kathy (frêle et forte Margot Kidder), issus d’une précédente union.

L’autre visage de la maison (non plus diabolique, mais trop idyllique pour être vrai – pendant le massacre, un bref fondu l’associait au pignon) s’impose alors au début de la visite : une jolie façade traditionnelle, ceinturée de verdure, iconique symbole du rêve américain, érigeant la possession matérielle comme signe de réussite. Kathy s’enorgueillit d’ailleurs d’être la première de sa famille à devenir propriétaire. Cette façade (dans les deux sens du terme), tentera de prendre le dessus sur la noirceur, dans une tension permanente que le film orchestre, relais d’événements saisis dans leur déraillement, jusqu’à la perte de contrôle totale.

On est ici très loin de ces films remplis de portes qui claquent et d’objets qui volent, comme dans le plus démonstratif, plus « possédé » AMITYVILLE II. Hormis un glaçant « Get out » lancé au Père Delaney (Rod Steiger) – un ami de Kathy, venu bénir la maison et contraint de s’enfuir, nauséeux – les nuées de mouches (écho à la quatrième plaie d’Egypte ?) qui envahissent l’une des chambres, la fenêtre mystérieusement verrouillée, et la créature aux yeux rouges aperçue à l’intérieur depuis le jardin, les manifestations étranges restent rares. Et c’est uniquement au détour d’une conversation que l’on apprendra que le jeune meurtrier avait prétendu entendre des voix l’ayant poussé à l’impensable.

Tout ceci, au final, ressemble plus à un prétexte (dans la réalité, d’ailleurs, la véracité des faits relatés par la véritable famille Lutz via le best-seller de Jay Anson, et pourtant couronné d’un titre péremptoire, The Amityville Horror – A true story, sera même largement remise en question), car si le surnaturel ne se déploie que de manière ténue, c’est parce que la menace est ailleurs, que la véritable horreur est à chercher du côté du foyer, parmi ses membres, au cœur de la nature humaine, et non dans l’épaisseur de ses murs. Derrière les atours du film de maison hantée, AMITYVILLE ne fait rien d’autre qu’ausculter le délitement d’une famille dysfonctionnelle et d’un couple qui ne se comprend plus.

Couple qui, tout affairé à déballer ses cartons et à choisir l’emplacement idéal du crucifix (une croyance qui ne leur sera d’aucun secours, le film étant émaillé de « rendez-vous manqués » avec le prêtre, soit physiquement, soit en raison d’une communication téléphonique systématiquement défectueuse entre Kathy et l’homme d’église), souhaite ardemment le bonheur de sa famille recomposée, cela ne fait aucun doute. Pour autant, on notera que le rôle des trois enfants en question se révèle presque accessoire, si ce n’est pour trainer dans les pattes de George ou, du côté de la petite fille, permettre de développer bien partiellement la veine surnaturelle par le biais d’une amie imaginaire qui ne serait autre que l’esprit de fillette vivant là avant elle.

Sauf que le nouveau départ que l’achat de la maison était censé permettre est construit sur des problèmes plus ou moins enfouis, fragiles fondations prêtes à faire vaciller l’édifice familial. Lançons-nous dans un grand nettoyage d’automne, faisons la guerre aux toiles d’araignée et il n’y paraîtra plus ! Vraiment ? Une politique de l’autruche annoncée dès le début du film, lorsque George se fend, après la visite (elle-même associée, au gré d’un brusque mais significatif montage alterné, aux images du massacre), d’un désinvolte « Les maisons, ça n’a pas de mémoire », avant de louer le fait que sans ces événements, ils n’auraient jamais pu l’acquérir. Belle manière d’évacuer le passé, l’Histoire, à la fois collective et individuelle. Puis confirmée par ce plan hallucinant, vu depuis l’intérieur de la cheminée, d’un George y remettant des bûches alors qu’il vient tout juste de gifler Kathy, sanglotant, de dos, à l’arrière-plan ! Un motif récurrent dans le film, qui voit le chef de famille se préoccuper bien plus de ce foyer-là, lui qui a toujours froid, que de l’autre (sa famille).

Semi-climax cependant prévisible, non seulement au regard de l’irritation grandissante de George, mais aussi de cette scène d’amour (avant le « passage obligé » de la panne et parmi tous ces moments d’intimité empreints d’une tendresse polie) qui effleure un instant l’érotisme avec une Kathy à demi-nue enjoignant à George de la rejoindre dans la chambre, avant que l’union du couple, qui se reflète dans ce miroir dont le motif marbré évoque de poussiéreuses toiles d’araignée et sur lequel est faite un instant la mise au point, ne se révèle d’une tristesse infinie.

Cette tendance à l’enfouissement trouvera un écho dans une scène confrontant le Père Delaney à ses supérieurs. Comme les problèmes de couple, le surnaturel est en effet balayé d’un revers de main, puisque le prêtre se heurte à un mur lorsqu’il expose sa présomption de la présence de Satan dans cette maison et sa crainte qu’un nouveau drame ne s’y produise. On lui oppose des explications rationnelles : un problème mécanique pour la perte de contrôle de son véhicule, et les élucubrations d’un meurtrier espérant s’en tirer à bon compte, au sujet des voix avancées par le jeune meurtrier en guise de défense. Ce que le Père Delaney interprétera comme une volonté d’enterrer l’affaire, de la camoufler. Comme l’on se débarrasse de ce qui est gênant, comme l’on occulte une réalité inconfortable (on pense ici aux dépouilles du cimetière dans POLTERGEIST, autre histoire, cette fois littérale, de construction sur un terrain bafoué).

Et comme chez Tobe Hooper, ce qui est caché finira par ressurgir. Si l’importance du sous-sol dans le cinéma d’horreur n’est plus à démontrer (Wes Craven lui consacrera une dizaine d’années plus tard un film entier en faisant du repaire de ses « people under the stairs » un symbole de ce que l’on cherche à dissimuler), il revient ici de manière obsessionnelle et abrite le nœud surnaturel du film. Le chien Harry y avait depuis longtemps décelé quelque chose de pas catholique, grognant et grattant sans pour autant mettre la puce à l’oreille de son maître. C’est une amie de la famille qui trouvera soudainement l’explication (brandie par ailleurs tel un peu convaincant deus ex machina théâtral) : la maison se révèle bâtie sur un terrain dévolu aux pratiques des démons, le passage menant à l’Enfer se trouvant au sous-sol, là où des gens ont été emmurés vivants. Derrière le mur de briques explosé, une sorte d’hologramme de George apparaît. George qui, lui ont fait remarquer deux personnes, ressemble étrangement au jeune meurtrier…

Frère aîné (d’un an cinématographique seulement) du Jack Torrance de SHINING, aspiré lui aussi dans une résurgence déséquilibrée et meurtrière du passé, George finira, tout comme son cadet, et tandis que le sang envahit la maison (l’escalier ruisselant précède ici l’ascenseur englouti), par défoncer une porte de salle de bains à coups de hache dans le but de massacrer sa famille, ou plus exactement les enfants de sa compagne, évitant quant à elle de justesse un coup de hache qui ira se planter dans le parquet, ce qui aura pour effet de faire reprendre à George ses esprits. Ce qui apparaît dans un premier temps comme un tour de passe-passe scénaristique éhonté semble en même temps nous confirmer que le problème du couple, ce sont les enfants (d’un autre).

La fuite est désormais inévitable (après une vingtaine de jours, seulement, passés dans la maison). Mais le film n’oublie pas son véritable sujet et voit sa toute fin relier le rêve américain via… Harry. La maison est définitivement néfaste ? Quittons-la, mais sauvons le chien ! Un symbole que George ne peut se résoudre à laisser derrière lui et pour lequel il descendra de voiture et affrontera une dernière fois la maison. Ce qui sera suivi d’une scène alliant la toute relative beauté de ces regards d’enfants sur un beau-père devenu héros, et la constatation pessimiste d’un aveuglement, celui d’une famille encore plus pressée qu’avant de tout laisser derrière elle sans demander son reste (nous apprend le dernier carton), mais qui veut encore croire à ce rêve. La pelouse fraîchement tondue est peut-être plus verte ailleurs, mais sur quelle terre pousse-t-elle ?

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 6 Comments

6 comments

  • Rigs Mordo dit :

    Très belle chronique, qui me donne envie de revoir le film. Après t’avoir lue, je remarque finalement que mes souvenirs diminuent, que je ne me souviens pas si bien du film. Je pense que je ressortirai le DVD, tiens. J’avoue ne pas garder un souvenir spécialement mémorable, j’avais trouvé le film bon mais sans plus, sans doute parce que je l’ai vu après sa suite, que je trouve supérieure. La comparaison s’est faite en défaveur de ce premier opus, du coup.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Rigs ! J’ai vu le 2 après, et je l’ai trouvé plus démonstratif, même si la « transformation » du fils est assez perturbante (qu’ils auraient pu faire durer, d’ailleurs, tant je me suis ennuyée dans la dernière demie heure). Mais un recadrage et une VF n’ayant pas aidé, je le reverrai dans de meilleures conditions. Je trouve que le premier, avec peu d’effets, installe quand même un sacré climat insidieux. Et le portrait de la famille américaine qu’il dresse est tout aussi glaçant.

  • Bravo, chère Audrey, pour cet article au plus près du film, qui met en lumière, même au cœur des ténèbres domestiques, ses principaux enjeux, avec une grande clarté.
    Quelques ricochets sur ta prose, « à chaud » et dans l’ordre (d’apparition) :
    – on trouvait déjà ce réalisme, porté à son point de fusion glaçante, dans L’Exorciste, autre conflit générationnel en huis clos, contemporain du premier choc pétrolier (1973)
    – horreur « quotidienne » mais aussi économique analysée par Viviane Forrester ; on pourrait également parler d’enfer conjugal, au sens fort de l’expression et en pastichant Jim Thompson (Le Lien conjugal, titre français du roman qui donna Guet-apens) – la violence du foyer demeure un indéniable et tabou « fait réel » qui rend presque caduque sa représentation filmée
    – grande partition du grand Schifrin (et n’oublie pas les dissonances !) ; le pignon me fait penser à Hawthorne (La Maison aux sept pignons) et le visage de la bâtisse à Pupi Avati (La Maison aux fenêtres qui rient, envoûtante parabole sur le passé fasciste qui ne passe pas lui non plus)
    – le rêve de propriété ne possède pas de nationalité particulière ; note l’ironie de l’oeuvre : ils croyaient posséder leur toit mais ne s’appartiennent plus, littéralement !
    – le « Seigneur des mouches » ou un autre nom de Lucifer, qui inspira à Golding le titre de son roman : Sa majesté des mouches (encore une parabole sur la fausse innocence des enfants)
    – « famille dysfonctionnelle » : pléonasme
    – j’aime cette marguerite dans les cheveux de Margot (et le reste, bien sûr)
    – « tristesse infinie » de l’union ; Daney, à propos du X, parlait de « notre misère intime » ; ah, ce puritanisme du sexe dans l’horreur et ailleurs
    – le « retour du refoulé » freudien s’abouche aux portes infernales ouvertes ensuite par Dario (Inferno) et Lucio (L’Au-delà)
    – juste rapprochement avec Kubrick, mais sans le caractère mélodramatique – un compliment, sous notre plume – de l’auteur de Barry Lyndon (quoi de pire que la mort d’un enfant ?)
    – sauver le chien (une pensée pour celui, défunt, de The Artist) , accessible héroïsme du quotidien (Brolin à redécouvrir dans l’excellent Capricorn One), mais avant tout sauver sa peau, son bien (pas immobilier) le plus précieux – morale positive de la fable : tout perdre pour se retrouver, tout abandonner pour repartir à zéro ; philosophie américaine de l’existence
    – et de Rosenberg, on recommande encore le méconnu et fratricide Pape de Greenwich Village (Daryl Hannah for ever !)

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci, Jean-Pascal, pour ta lecture attentive et ces prolongements que tu proposes.
      Sur la représentation filmée de la violence au foyer, je ne comprends pas bien pourquoi tu trouves cela caduc.
      Design de la maison d’ailleurs resté dans toutes les mémoires, plus que le film. Comme quoi !
      Pour éviter le pléonasme, parlons alors d’une famille ne parvenant pas à faire les réglages nécessaires.
      Sur le puritanisme du sexe dans l’horreur et ailleurs, je te renvoie, mais tu le sais, à Cronenberg.
      Pour l’acharnement d’une hache contre une porte de salle de bains, j’ai plutôt retenu le geste que l’enrobage. Dans deux films si proches dans le temps, c’est quand même frappant !
      Pour Cronenberg, on se réinvente sans cesse, mais dans la renaissance, on ne repart jamais de zéro. Sans doute son côté canadien…
      Et pardon pour le puzzle !

  • princecranoir dit :

    Voilà un film qui a hanté une bonne partie de mes nuits d’enfance, sans doute aperçu furtivement à l’époque sur un écran de télévision pourtant affublé d’une mise en garde en forme de rectangle blanc. J’avais oublié la présence au générique de Margot Kidder (pourtant inoubliable « sœur de sang ») et de James Brolin (le fameux papa du « Goonie ») mais pas ce mur rouge, ces deux yeux percés dans la façade, la nuée de mouches en présence du prêtre et surtout la hache brandie façon Torrance (et je me tourne alors vers Kubrick pour savoir qui a frappé le premier). Cette passionnante lecture m’a donné une furieuse envie de me refaire peur !

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Une vraie tendresse pour Margot Kidder (je suis un peu dure avec les personnages, mais l’indulgence n’est jamais loin) dans ce film, et ma foi, James Brolin ne démérite pas ! Toujours intéressant de constater quelles images sont restées (ou pas !) quand on a découvert un film enfant. Merci pour ton commentaire teinté de nostalgie frissonnante, et bon revisionnage ! Réactivera-t-il ces émotions ? Tu me diras !

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