Hammerian Rhapsody
Hammerian Rhapsody

Paris, 1960, sur les devantures bariolées des petites salles de quartier s’étalent, fantasmagoriques, les affiches aux titres aguicheurs : Frankenstein s’est échappé !, Le Cauchemar de Dracula, La Revanche de Frankenstein, Les Maîtresses de Dracula… Et sans même connaître le contenu des films que ces affiches vendent, sans avoir jamais entendu parler de leur auteur, Terence Fisher, les gamins du quartier rêvent de découvrir l’univers peint sur ces enseignes mal famées. Les affiches constituent pour les potentiels spectateurs de l’époque, la première approche de l’iconographie hammerienne. Immédiatement, le nom Hammer se grave dans l’esprit du fétichiste de l’image qui découvre cette association révoltante pour certains, délicieuse pour d’autres, d’un érotisme écarlate à la grandeur des mythes littéraires classiques. Celle du Cauchemar de Dracula est sans conteste la plus représentative de cette alliance inévitable. Dracula, nanti de la haute silhouette de Christopher Lee, porte dans ses bras le corps inanimé d’une jeune femme vêtue d’une robe blanche vaporeuse. Derrière eux, la pleine lune zébrée de nuages noirs déploie un halo de lumière sur quelque château antédiluvien. Le regard est irrépressiblement guidé du rictus ensanglanté du Dom Juan de la nuit à la gorge offerte de la victime, et l’esprit malgré lui ne peut s’empêcher de noter une possible expression de consentement sur le visage de la demoiselle. On rêve à des ébats sulfureux dans les draperies cramoisies d’un château de conte de fées, une fois que le vampire aura emporté sa proie dans son antre gothique et merveilleux…

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La première approche du cinéma de la Hammer se fait toujours par une image, une affiche mémorable, une photo de production etc. Là-dessus, Christophe Gans, Christophe Lemaire et Nicolas Stanzick sont d’accord, réunis autour d’une même passion pour une table ronde passionnante à Gérardmer. Parce qu’ils ont été ou auraient pu être ces gamins qui ont baillé aux corneilles devant les fresques du Midi-Minuit, du Brady ou du Colorado, ou ont découvert fascinés un pitch plein de promesses dans les pages du Télé 7 jours, ont supplié leurs parents de les laisser voir ce spectacle horrifiant qui aujourd’hui paraîtrait bien désuet. Et pourtant, au début des années 60, la prise de position de la Hammer pour une horreur « vivante » n’avait rien d’anodin. Au noir et blanc des productions Universal des années 30 qui n’ont que discrètement et parfois malgré elles véhiculé l’idée d’un plaisir induit par l’horreur, aux nuances de gris d’un fantastique onirique, succède le rouge percutant du sang, l’horreur, selon les mots de Gilles Deleuze, passe avec la couleur de l’expressionnisme au naturalisme.

dracula messe 2

Malgré une constante victorienne dans les décors et les costumes, les préoccupations des personnages sont très actuelles et bien souvent l’adolescence de la Hammer se rebelle contre une autorité frigide et vieillissante. La Hammer impose donc dès la fin des années 50 un cinéma de la transgression, mais pas seulement dans son approche du vampire et de l’idéal que s’en fait sa victime potentielle. Au comte vampire répond une autre figure moins antireligieuse par sa nature que par son increvable ambition de démontrer que l’esprit humain peut s’élever au rang divin : le baron Frankenstein. Peter Cushing incarne cette figure prométhéenne avec une fraicheur qui lui vaudra de devenir l’une des figures phares de la maison de production. Loin du personnage repentant que devient le jeune baron à la fin du roman de Mary Shelley, le Frankenstein de la Hammer ne se laisse jamais abattre ! Extrémistes dans leur monstration des expériences de Frankenstein, les films de Fisher en particulier établissent véritablement le cinéma d’épouvante comme un cinéma de la chair et du sang.

monster from hell 2

Devenue l’étendard d’une nouvelle cinéphilie, La Hammer, comme rarement un autre studio, véhicule l’idée d’un auteur collectif. Aujourd’hui encore, lorsque nous évoquons ces révisions flamboyantes des mythes que sont Frankenstein et Dracula, nous parlons d’un « style Hammer ». Mais il est pourtant bien un homme qui fit de ce style la marque distinctive de la Hammer, un homme pour qui ce style est devenu une signature. Terence Fisher fut l’homme qui fit entrer la Hammer dans son ère gothique, il fut aussi celui qui l’en fit sortir. Fisher fut la véritable figure de proue de la période gothique de la Hammer, chef en quelque sorte d’une famille qui regroupait Christopher Lee et Peter Cushing devant la caméra et hors champ, les essentiels James Bernard à la musique, Bernard Robinson pour ses décors oniriques, Roy Ashton pour ses maquillages mémorables, Jack Asher pour son incomparable photographie, et enfin surtout Jimmy Sangster pour ses scénarios. Fisher est encore un inconnu lorsque Midi-Minuit Fantastique, la première revue européenne consacrée au cinéma fantastique, lui consacre son premier numéro. A l’époque le nom de Fisher n’est presque jamais mentionné et le nom Hammer suffit à nombre de critiques français pour caractériser ces œuvres perverses sorties du giron décadent de la perfide Albion. La Hammer devient donc un emblème de la contre-culture, et Terence Fisher va peu à peu émerger du lot, passer du statut de simple artisan de la série B à celui d’auteur à part entière.  Les mécanismes du conte de fées chez lui servent un propos adulte, la monstruosité s’efface au profit du désir. C’est parce qu’il s’adresse à une société qui craint ses propres désirs que le cinéma de Fisher fait peur autant qu’il fascine.

Midi-Minuit Fantastique 1

L’horreur made in Hammer a presque toujours des bases littéraires, et après Frankenstein et Dracula suivront The Hound of the Baskervilles d’après Arthur Conan Doyle, The Two Faces of Dr Jekyll d’après Stevenson, The Brides of Dracula (un magnifique conte vampirique sans Lee ni Dracula malgré le titre), Curse of the Werewolf (le premier grand rôle tragique d’Oliver Reed), The Phantom of the Opera d’après Gaston Leroux, The Gorgon  etc. En 1964, Terence Fisher est déjà l’auteur d’une dizaine de films pour le studio et ne s’arrêtera pas là, mais ralentira quelque peu la cadence (il attendra 1966 pour donner une suite à Dracula comme à Frankenstein). Mais l’édifice gothique de la Hammer, puisque l’on peut vraiment l’appeler ainsi, ne se résume pas au seul travail de Fisher. S’il conserve un certain contrôle sur la saga Frankenstein (les deux opus réalisés par Freddie Francis et Jimmy Sangster sont plutôt anecdotiques à côté des cinq autres de Fisher), il abandonne Dracula très vite, après Dracula Prince des Ténèbres, la résurrection du comte sera à chaque fois orchestrée par un metteur en scène différent, pour le meilleur (Une Messe pour Dracula de Peter Sasdy) ou le pire (Les Cicatrices de Dracula de Roy Ward Baker).

Le milieu des années 60 voit s’illustrer les talents de John Gilling avec The Reptile, The Mummy’s Shroud ou Plague of the Zombies ou Don Sharp avec Kiss of the Vampire et Rasputin the Mad Monk. Soucieuse de coller à l’air du temps, la Hammer va peu à peu corser la recette de son succès en affichant de plus en plus un érotisme racoleur qui n’est qu’une pâle actualisation de l’art de la suggestion qui faisait le piment des premières réussites. Le corps sculptural d’Ingrid Pitt s’exhibe devant la caméra de Roy Ward Baker dans The Vampire Lovers, une adaptation de Carmilla. Si le vampire au masculin est un séducteur ténébreux, la prédatrice elle, devient aguicheuse, la playmate plutôt que la femme fatale… le début de la fin. Alors que les poitrines opulentes envahissent les histoires fantastiques et que Dracula termine sa course dans le Londres des années 70 (Dracula 73 et Dracula vit toujours à Londres d’Alan Gibson), Frankenstein, droit comme un I et toujours sur les rails, s’offre un chant du cygne magistral avec Frankenstein and the Monster From Hell, qui sera à la fois le dernier film de Fisher et le dernier film gothique de la Hammer, et peut-être le meilleur.

La Hammer voit, à l’orée des années 70, ses recettes péricliter alors que sur les écrans l’horreur se démocratise. Le public laisse au rebut  les demoiselles en détresse et en robes de chambre vaporeuses et se rue sur les Rosemary’s Baby, The Exorcist et autre Massacre à la Tronçonneuse : l’horreur a quitté les contrées d’un gothique fantasmagorique pour s’ancrer dans la réalité.

Pourtant la Hammer est toujours active, malgré elle, inscrite dans l’ADN de cinéastes cinéphiles qui deviennent autant de successeurs potentiels à la Hammer que la Hammer elle-même. Tim Burton, par exemple, aura offert avec Sleepy Hollow le parfait catalogue du gothique hammerien, là où une Hammer renaissante, après la réussite et le succès inespéré de La Dame en Noir, cède dans ses nouvelles productions (The Woman in Black : Angel of Death, The Quiet Ones) à la facilité du jumpscare, et les films sont pareils à ces vins aigres qu’on boit pour l’étiquette. Si cette Hammer ressuscitée n’a pas encore fait ses preuves, l’héritage de ce que fut  la Hammer de la fin des années 50 au début des années 70 est bel et bien présent, il participe de cette aura héroïque déployée autour des grands monstres classiques, devenus moins les antagonistes d’un récit d’épouvante que les protagonistes de nos rêveries secrètes.

Gabriel Carton

NB : Nicolas Stanzick est entre autres l’auteur de Dans les Griffes de la Hammer, publié aux éditions Scali en 2008 (réédition augmentée en 2010), et dirige la publication chez Rouge Profond de L’intégrale Midi-Minuit Fantastique.

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