GÉRARDMER 2016 : LE HORS COMPÉTITION
GÉRARDMER 2016 : LE HORS COMPÉTITION

LE COMPLEXE DE FRANKENSTEIN

Les documentaires avaient la part belle au sein du hors compétition. Après avoir présenté en 2012 leur opus sur Ray Harryhausen (entrepris suite à leur rencontre quelques années auparavant lors du festival) Alexandre Poncet et Gilles Penso proposèrent avec Le Complexe de Frankenstein un nouveau film sur les effets spéciaux, en partant cette fois à la rencontre des « creature designers ». Les interventions de professionnels tels que Rick Baker (Le Loup-Garou de Londres), Steve Johnson (Abyss), Matt Winston (perpétuant le travail du studio de son père, Stan Winston), Phil Tippett ou encore Chris Walas, et de réalisateurs (Joe Dante, John Landis, Guillermo del Toro) rythment le film. Véritable plongée dans les secrets de fabrication des monstres et créatures à l’écran, Le Complexe de Frankenstein explore toute la diversité des techniques utilisées : maquillage, prothèses en latex, stop motion, animatronic, et jusqu’aux images de synthèse, finalement présentées comme un complément aux effets mécaniques (du moins idéalement, car dans les faits elles ont bien fait main basse sur le milieu, privant les maquilleurs effets spéciaux de leur art) qui connurent leur heure de gloire avant l’arrivée des ordinateurs, et dont certains artisans parmi les plus habiles étaient devenus de véritables stars (Rob Bottin, talentueux collaborateur sur The Thing et Legend, est notamment largement évoqué, à défaut d’être interviewé, puisque disparu des radars). On pourrait craindre que cette entreprise de révélation de « trucs » – sans verser dans le cours théorique, les différentes techniques sont largement commentées – bien que passionnante, n’amoindrisse la magie inhérente à cet imaginaire qui prend vie, presque miraculeusement, à l’écran, et c’est ce qui se produisit un instant, mais l’émerveillement, moteur et quête de tous les intervenants, demeure bel et bien, sur la rétine et dans l’esprit du spectateur.

 

LOST SOUL

On ressort de ce documentaire en se demandant ce que l’on a vu. Sous-titré « The Doomed Journey of Richard Stanley’s Island of Dr. Moreau », le film est en effet moins un portrait du franc-tireur Richard Stanley que le récit du naufrage que constitua le tournage de cette nouvelle adaptation du roman de H.G. Wells. Certes, on pouvait s’attendre aux deux, mais le récent et très bon souvenir du documentaire Jodorowsky’s Dune, ainsi que le début de celui qui nous occupe aujourd’hui, laissaient entendre un film entièrement consacré à la vision d’un réalisateur – contrariée, inaboutie, mais riche et personnelle – et à la préparation d’un projet qui ne verra finalement jamais le jour (L’Île du Docteur Moreau est bien sorti, en 1996, mais ne ressemble en rien à ce que voulait en faire Richard Stanley). Si Richard Stanley nous présente bien, en premier lieu, des esquisses des décors et costumes, des éléments du scénario et son interprétation du roman, le documentaire prend une drôle de tournure lorsqu’il s’engage dans les premiers vacillements du projet. Le sympathique et légèrement illuminé (mention spéciale pour son « J’ai alors décidé d’avoir recours à la sorcellerie ») Stanley apparaît alors, dans la bouche des producteurs interviewés, comme le dindon de la farce, dépassé par le poids du projet, alors même que tout se déroule encore relativement bien. Mais la machine est grippée et les difficultés s’amoncellent (changements inopinés de casting, comportement de Val Kilmer, doublé d’une mésentente avec Marlon Brando, lieu de tournage en pleine jungle), jusqu’à l’éviction pure et simple de Richard Stanley, remplacé au pied levé par John Frankenheimer. Cette dernière partie mise sur la dérision, avec force anecdotes rocambolesques faisant rimer tournage avec carnage. Il est certain que l’on ne regardera plus le résultat final du même œil, tandis que le documentaire demeure intéressant pour son regard jeté en coulisses et pour le récit des différents protagonistes, et que le « voué à l’échec » du sous-titre laisse un goût amer, autant vis-à-vis de l’industrie du cinéma que de la carrière avortée de Richard Stanley, qui suite à cette éreintante et douloureuse expérience ne réalisera qu’un segment de The Theatre Bizarre, sorti en 2012. Un documentaire un peu bancal sur un projet mutant et maudit ? Après tout, pourquoi pas.

 

LA RAGE DU DÉMON

Malgré sa courte durée (une heure), on a en revanche subi bien plus qu’apprécié le faux documentaire La Rage du Démon, de Fabien Delage. Le film tente de percer le mystère entourant la projection d’un film attribué à George Méliès, film rare récemment mis au jour par un célèbre collectionneur et dont la projection au Musée Grévin donna lieu à des accès de violence incompréhensibles de la part des spectateurs présents. On aurait voulu passer outre la dimension fabriquée du sujet, car s’interroger sur la puissance d’attraction, de suggestion, le pouvoir diabolique du cinéma, a quelque chose de fascinant, de magique, un peu à l’image des effets inventés par Méliès, auquel le film s’attache également à rendre hommage. Mais très vite, le ton très premier degré (en atteste la communication liée au film, qui promet une enquête captivante sur un film controversé), ainsi que le piètre jeu d’acteurs de plusieurs intervenants, au mieux amusant, au pire urticant (excluons les crédibles Christophe Lemaire et Christophe Gans, qui se prêtèrent sympathiquement au jeu) barre drastiquement la route à tout plaisir, toute fantasmagorie, toute indulgence (ou alors tout cela est fait exprès, et c’est nous qui sommes premier degré, pardon d’avoir voulu rêver et y croire un tout petit peu), si bien que l’on n’a plus qu’une envie : que des animations à la William Castle surgissent dans la salle, voire que des spectateurs géromois arrachent leur siège pour assommer leur voisin… c’est long, finalement, une heure.

 

BURYING THE EX

Deux comédies, également, au programme. Le nouveau film de Joe Dante laissera le souvenir d’une petite friandise, pas déplaisante mais plutôt inoffensive. Le ton est ici résolument celui de la comédie, dans un environnement méta (extraits de film sur les écrans, affiches sur les murs du salon du héros, boutique d’objets liés aux films d’horreur) qui ravira les nostalgiques, sans apporter quoi que ce soit de neuf. Si le scénario, qui développe l’histoire d’un homme dans l’impossibilité, littéralement, de se débarrasser de son ex (décédée le jour où il envisageait de la quitter), sortie de sa tombe et revenue envahir sa vie, fait penser à Nina Forever, découvert à L’Etrange Festival, on peut avoir une préférence pour ce dernier, plus organique, plus réflexif, plutôt que pour l’univers pop et ouvertement décalé déployé ici par Joe Dante. Les gags sont un peu poussifs, les actrices minaudent, l’ensemble traîne un peu la patte, et l’on en vient à déplorer ce traitement léger, certes sympathique, mais qui se laisse vite oublier.

 

COOTIES

Restons au rayon « comédie » avec Cooties des américains Jonathan Milott et Cary Murnion, dans lequel des nuggets de poulet contaminés transforment les élèves d’une école en créatures assoiffées de chair fraîche. Et qui en fait les frais ? Leurs professeurs, pardi ! Bambins vs adultes, tel est le parti pris d’un film qui ne lésine ni sur les effets gore (les premières dévorations frappent par leur crudité) ni sur l’humour décalé (dans la situation en soi, et dans les répliques) bien porté par une troupe d’acteurs (Elijah Wood, également co-producteur, Rainn Wilson, Alison Pill, Leigh Whannell) interprétant des personnages légèrement stéréotypés mais suffisamment intéressants pour que le groupe fonctionne. De bons ingrédients sont donc ici réunis, et l’ensemble se laisse apprécier mais manque un peu de saveur. En cause, un scénario qui tourne littéralement en rond (les personnages arpentent l’école à la recherche d’une solution, tout en tentant d’échapper au danger vorace). On continue à sourire (même, avec indulgence, lorsqu’une blague est répétée), mais la dynamique finit par lasser, et l’on se dit que finalement, on n’ira pas se resservir.

 

WE ARE STILL HERE

Pas plus que de ce We Are Still Here, de l’américain Teo Geoghegan, en dépit d’une ambiance plutôt réussie et de la présence de Barbara Crampton, bien accompagnée par Andrew Sensenig. Après le décès de leur fils, Paul et Anne emménagent dans une nouvelle maison. Anne pense y sentir la présence de son fils, et invite une amie médium. Mais les personnages maléfiques demeurés dans la maison auront tôt fait de troubler la quiétude du week-end amical. À un sujet rebattu – la maison hantée – le film greffe une histoire de vengeance, et fait du couple et de leurs amis les victimes d’une vieille histoire beaucoup plus vaste, liée à la petite ville dans son entier. Mais ces différentes strates piétinent un peu, et s’imbriquent maladroitement. Le potentiel aperçu au début du film s’effiloche pour aboutir à une résolution plutôt convenue. On est comme dans des pantoufles, avec un petit soupçon d’étrangeté et de violence en plus, mais on ne frémit ni se réjouit.

 

SWEET HOME

Voilà un film qui tente vainement de s’inscrire dans la veine de l’horreur sociale. Sur fond de spéculation immobilière, le réalisateur espagnol Rafa Martínez enferme ses deux personnages principaux dans un immeuble délabré où ne réside plus qu’un vieil homme refusant de quitter son appartement, et bientôt réduit au silence par des brutes envoyées afin de résoudre l’encombrant problème. Après une scène d’ouverture prometteuse, le film se résume à un jeu de cache-cache entre le jeune couple installé là pour une soirée aux chandelles improvisée, et les nettoyeurs. Ni plus, ni moins. Personnages inconsistants, dialogues sonnant faux, absence d’enjeu (si ce n’est la survie, quelle découverte !) nous sont ainsi imposés avant un final sans lien avec le reste, mais assénant lourdement le fait que nous ne prêtons aucunement attention à ce qui se déroule juste à côté de nous. On songe alors au final de Creep, autrement plus pertinent. On referme les portes en bois vermoulu de ce Sweet Home sans aucun regret.

 

SILENT NIGHT

Notre faim d’humour noir et caustique fut quant à elle contentée par Silent Night, de l’américain Steven C. Miller. Si le film perd son « deadly night », il s’agit bien d’un remake de l’original de 1984. L’effervescence bat son plein dans la petite ville de Cryer, Wisconsin, à l’approche du défilé de Pères Noël qui anime chaque année ses rues. Mais un mystérieux individu tout de rouge vêtu se lance dans une série de meurtres et donnera bien du fil à retordre au shérif (Malcolm McDowell, pince-sans-rire) et à son adjointe. Voilà un slasher sans fioritures, sans temps mort, et qui ne se sert pas de son contexte comme prétexte, puisqu’il dézingue aussi l’esprit de Noël avec une savoureuse méchanceté. Sur les pas d’Aubrey Bradimore, la traque du psychopathe prend des allures de jeu de cache-cache sanglant, sur fond d’humour irrévérencieux. L’épilogue explicatif est sans doute superflu (on aurait bien vu une réponse idiote à « Mais pourquoi est-il aussi méchant ? ») mais n’entame en rien le plaisir éprouvé devant ce spectacle mal élevé et bien mené.

 

THE SHAMER

Trois contes fantastiques, enfin, apportèrent leur lot de satisfaction. À commencer par The Shamer, du danois Kenneth Kainz, film d’heroic fantasy n’offrant peut-être pas une épopée inoubliable, mais doté d’un charme certain. Sur les terres du royaume de Dunark, on y suit la jeune Dina, héritière du don de lire dans l’esprit des autres et de les confronter à ce dont ils ont honte ou qu’ils veulent cacher. Lorsque la famille royale est assassinée, Dina et sa mère sont appelées afin de confondre le meurtrier présumé. Mais des soupçons de machination ne tardent pas à éclore, et Dina, en danger, doit fuir. Tiré d’une série de romans jeunesse à succès, le film se révèle fin, enlevé, et offre un spectacle que l’on aurait tort de bouder. Durant un peu plus d’une heure trente, les péripéties vécues par Dina et les siens s’enchainent dans un beau souffle, tandis que ses pouvoirs et la présence menaçante des dragons en captivité du royaume apportent une touche de merveilleux finalement peu souvent représentée dans les différentes sélections. Une petite réussite revigorante.

 

PAY THE GHOST

Sans trop savoir où on mettait les pieds, on s’est laissés tenter par Pay the Ghost, du canadien Uli Edel, et on ne l’a pas regretté. Une ambiance urbaine et contemporaine, cette fois, mais une même capacité que dans The Shamer à nous emmener dans les arcanes – ici familiales, pétries d’espoir, de lutte – d’un conte que l’on regarde comme on nous raconterait une histoire un peu inquiétante au coin du feu. Un an après la disparition de son fils pendant un défilé d’Halloween, Mike (Nicolas Cage, ici excellent), qui n’a depuis de cesse de le chercher, interprète des signes, des symboles, comme autant de messages adressés par son fils depuis l’endroit où il se trouve. Avec l’énergie du désespoir, il se lance alors dans une quête teintée d’ésotérisme, guidé par cette mystérieuse phrase : « Pay the ghost ». On pourrait qualifier le film d’enquête fantastique, tant le conte prédomine ici sur la dimension policière, vite écartée par la légende expliquant la disparition du petit Charlie. Le passé et les croyances forment un monde à part entière, qu’il convient – pour le père, et le spectateur – d’intégrer au présent, d’aller chercher, remuer. Une quête paternelle mise en scène avec suffisamment de mystère et d’élégance pour emporter l’adhésion.

 

THE EMPIRE OF CORPSES

Beaucoup plus dense fut la mythologie proposée par Ryôtarô Makihara dans le film d’animation The Empire of Corpses. À partir du mythe de Frankenstein, le scénario, dont l’action se situe à Londres et à travers le monde, au 19ème siècle, déploie une intrigue mettant en scène un monde peuplé de « nécromates », ou cadavres réanimés utilisés comme force de travail. Contacté par une société secrète mandatée par le gouvernement britannique, l’étudiant en médecine John Watson, accompagné par son nécromate personnel, Vendredi, est chargé de retrouver les écrits secrets du Docteur Frankenstein, dans lesquels figurent ses découvertes permettant de donner naissance à une véritable créature douée de parole et de libre arbitre, dont sont dénués les nécromates. Entre mythe fantastique et film d’aventures, The Empire of Corpses se révèle peu avare en péripéties, multipliant les personnages, les enjeux, les rebondissements et découvertes. Un programme un peu trop touffu (pour une fin de festival), mais qui vaut pour son cœur palpitant – le mystère du lien entre John Watson et Vendredi – et les émotions flamboyantes de sa toute dernière partie.

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 2 Comments

2 comments

  • Roggy dit :

    Le programme a été largement copieux et cette sélection hors compétition semble moins intéressante que sa voisine officielle. J’ai déjà vu « Le complexe de Frankenstein » et « Lost souls » que j’avais bien appréciés (je te confirme que Richard Stanley est bien barré, il était présent à l’Etrange festival). Dans la sélection, j’espère voir bien « Buring the ex » pour Joe Dante même s’il est mineur et « The shamer » que je ne connais pas et qui paraît réussi. Pour ma part, j’avais bien aimé « Cooties » et son côté old-school très drôle. Et un Nicolas Cage qui n’est pas nul, faut quand même le souligner :)
    Merci pour ces retours et pour nous annoncer les films à venir dans l’année.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      La compétition était d’un relativement bon niveau, mais quelques trouvailles dans le off tout de même. Je vois que Richard Stanley était en effet présent à L’Étrange Festival en 2014 (j’ai eu peur, j’ai cru avoir traversé des turbulences spatio-temporelles, cela dit, en 2015 je ne le connaissais pas encore…). Le Joe Dante est mineur, je te le confirme, c’est même un peu triste, venant de lui, mais après tout, Bernard Rose a aussi commis Sx_Tape ! The Shamer est sans prétention mais oeuvre avec un certain savoir-faire dans un registre peu représenté, c’est ce qui m’a plu. J’ai apprécié Cooties sur le moment, mais je me rends compte qu’ensuite, il ne m’en restait pas grand chose. Quant à Pay The Ghost, je pense qu’il ne plaira pas à tout le monde, il marche sur un mince fil, mais pour moi il est tombé du bon côté, autant grâce à l’univers déployé, qui m’a convaincue, que pour Nicolas Cage, qui porte le film.
      Merci à toi, Roggy, et j’attends tes futurs avis 😉

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