FRANKENSTEIN : THE TRUE STORY
FRANKENSTEIN : THE TRUE STORY

Dans le sillage de la Hammer les années 70 ont vu un retour en force des monstres classiques, au cinéma bien entendu, mais aussi à la télévision. Alors que Dan Curtis bombarde la télévision américaine avec sa série d’adaptations (de JEKYLL & HYDE au TOUR d’ÉCROU en passant par DRACULA, FRANKENSTEIN et DORIAN GRAY) dont l’une d’elles aura même les honneurs d’une distribution en salles, Universal songe à creuser de nouveau le sillon qui lui a tant rapporté quelques 40 ans plus tôt. Il revient donc à Christopher Isherwood et Don Bachardy de dépoussiérer l’histoire du Prométhée moderne, avec pour objectif premier, surpasser, avec ce qui n’est pourtant qu’un téléfilm, l’édifice Hammerien de 7 pierres cinématographiques arborant le titre « Frankenstein », et ainsi restaurer Universal dans son hégémonie sur les « classic monsters ».

 

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’à ces fins, les deux scénaristes ne se refusent aucune audace, allant jusqu’à faire mentir le titre du film, en effet, cette « true story » s’éloigne singulièrement de son modèle littéraire (à ce titre, la brève présentation du film par James Mason se révèle encore plus mensongère, arguant qu’il s’agit là de la transposition exacte des mots de Mary Shelley). Victor Frankenstein est un jeune et brillant médecin, fiancé à la belle Elizabeth, fille du très influent lord Fanshawe. Ayant perdu la foi en Dieu après la mort de son jeune frère, Victor se lance, sous l’influence de Clerval, dans des expériences dangereuses ayant pour but de rendre la vie à des tissus morts, sans se douter que le tout est orchestré par l’odieux Docteur Polidori. De ces expériences naîtront deux créatures, Beau et Prima… Première observation, la mort de William Frankenstein n’est plus la conséquence des agissements de Victor, mais en est la cause indirecte. C’est avec pour fondation principale, la culpabilité de Victor, son impuissance face à la mort, que vont se bâtir les enjeux de l’intrigue (une idée qui sera reprise bien plus tard dans le DOCTEUR FRANKENSTEIN de Paul McGuigan). Cet aspect va permettre d’entretenir la flamme mystique qui anime Victor, qui n’agit plus seulement au nom de la science mais à la mémoire de son frère, pour réparer ce qu’il considère, en quelque sorte, comme une erreur cosmique.

 

Mais c’est Clerval qui met véritablement le feu aux poudres en suggérant la possibilité d’une telle réparation. De l’ami plein de considération, Clerval devient le mentor qui entraine son élève sur une voie sans retour. La mort de Clerval alors qu’il travaille sur le procédé de résurrection en l’absence de Victor, va enfoncer un peu plus le clou et la volonté de Victor va s’en trouver renforcée, il n’œuvre plus seulement pour venger son frère, mais pour rendre hommage à la mémoire de son ami (dont il prélève le cerveau, pour qu’il continue à vivre dans sa création), et pour quel résultat ! Le jeune Baron de Mary Shelley abandonnait immédiatement son enfant indigne après avoir constaté son échec à lui donner un aspect correct. Le monstre ici n’a d’emblée rien d’un monstre, et la première phrase que prononce Victor, « You are beautiful », amène la créature à penser le mot « beau » comme son propre nom. Victor se fait plus que Prométhée après ce succès, il se fait Pygmalion en préparant Beau pour son entrée dans le monde, applaudissant ses efforts avec fierté et tendresse. Éduqué dans cette atmosphère rassurante, Beau devient un parfait gentleman, et surtout un être fondamentalement bon, un innocent véritable, dont le seul crime réside dans un processus de résurrection instable qui va bientôt entraîner la nécrose de ses tissus et lui donner une apparence repoussante. C’est à cet instant que le regard de Victor se vide de toute fierté et de toute tendresse pour celui dans la réussite duquel il a mis tant d’effort. Oubliant sa responsabilité quasi paternelle, Victor agit comme un amant lassé, puisque Beau ne fait plus honneur à son patronyme, à quoi bon s’encombrer encore avec lui ? Il reste sourd aux efforts que fait Beau, ignorant de son apparence, pour continuer à lui plaire.

 

L’ajout d’une figure méphistophélique en la personne du Dr Polidori (un hommage lourdaud à John William Polidori, secrétaire particulier de Lord Byron, qui s’inspirera de ce dernier pour son texte fondateur de la littérature vampirique anglo-saxonne, LE VAMPYRE) qui n’est autre qu’une variation du Dr Pretorius de LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN, achève d’emprisonner Victor dans une entreprise à l’égard de laquelle il finira par nourrir les doutes les plus inquiétants. Polidori aurait été le mentor de Clerval, et ayant eu vent du succès de l’expérience de Victor, il espère bien en faire son assistant dans ses futurs travaux. Après avoir abandonné Beau, Victor nourrit envers lui-même une culpabilité nouvelle, c’est un mal dont il ne parviendra jamais à se défaire, et espère l’oublier dans les joies du mariage, et de la paternité véritable, puisqu’Elizabeth ne tarde pas à tomber enceinte. C’est alors que Polidori, qui a recueilli Beau comme serviteur, s’invite dans sa vie et menace de tout révéler à Elizabeth, à moins que Victor n’accepte de prendre part à une nouvelle expérience.

 

Le résultat de cette expérience est sans conteste l’ajout le plus fascinant de cette version : Prima, créature féminine en tout point parfaite dont Polidori fait sa pupille. Mais sous ses dehors d’adolescente prodige, Prima n’est qu’un automate, privée de la bienveillance dont avait bénéficié Beau, elle n’est ni plus ni moins qu’une sociopathe qui n’accorde d’autre valeur à la vie que celle d’une mécanique que ses talents lui permettent de reproduire à la perfection. Prima se montre très vite terrifiante, en témoigne un courte scène où, Polidori lui ayant dit de s’inspirer de l’attitude d’Elizabeth pour devenir une jeune fille convenable, elle glisse un coussin sous sa robe pour singer la grossesse de la jeune femme, et se met à rire, pensant sans doute que sa faculté d’imitation lui permettra aussi un jour de devenir, à la place d’Elizabeth, l’épouse de Victor.

 

Beaucoup ont vu dans la relation entre Victor et Beau une fable crypto-gay, mais la question de l’éducation est indéniablement posée : Beau, l’enfant pourtant raté, n’a développé aucune malveillance et désespère seulement à force de se voir rejeté pour son apparence, alors que Prima, poupée parfaite et considérée comme telle par un Polidori incapable de la moindre affection, se révèle dépourvue d’âme et de conscience. FRANKENSTEIN : THE TRUE STORY se montre donc incroyablement riche et excelle bien souvent à se montrer aussi dérangeant que l’espéraient ses auteurs. Servi par les maquillages et la musique des vétérans hammeriens, Roy Ashton et Philip Martell, le téléfilm, réalisé par Jack Smight, s’avère aussi remarquablement inventif et riche sur le plan visuel. Ses interprètes enfin achèvent d’en faire une œuvre à part, Leonard Whiting, encore auréolé de son image de Roméo, fait un séduisant Frankenstein, que les figures plus âgées de David McCallum et James Mason ont l’air de convoiter avec une certaine concupiscence, au-delà des efforts qu’ils fournissent dans la corruption de sa jeune personne. Michael Sarazin parvient à faire le rôle de la créature sien en reproduisant des gestes et attitudes propres à l’enfance tout en gardant dans son regard cette gravité qui nous laisse deviner sa volonté sans faille de comprendre le monde. Jane Seymour finit par voler la vedette à tout le monde avec sa brillante composition de l’odieuse et insondable Prima.

FRANKENSTEIN : THE TRUE STORY n’est pas seulement un gros morceau de gothique télévisuel, il est sans conteste un avatar essentiel de la vie cinématographique de l’œuvre de Mary Shelley, même s’il n’affiche de prime abord aucun respect pour le récit tel qu’il fut écrit, il en est un prolongement réflexif tout à fait unique qui tient la dragée haute à ses contemporains.

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 2 Comments

2 comments

  • j’avoue que je ne connaissais pas du tout cette série, visiblement dans la lignée et la logique des meilleures productions de la HAmmer, de quoi aiguiser la curiosité

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Il s’agit clairement d’une production de grand standing, les moyens y sont et les 3h permettent un développement en profondeur, dans tous les cas, il ne faut pas brider sa curiosité 😉 !

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