FRANKENSTEIN CREATED WOMAN : Beyond two souls
FRANKENSTEIN CREATED WOMAN : Beyond two souls

Poursuivant ses travaux, le baron Frankenstein pense à présent pouvoir transcender les questions physiques pour atteindre directement l’âme de ses sujets. L’opportunité lui est offerte de vérifier la pérennité de l’âme humaine lorsqu’un jeune homme accusé à tort de meurtre est guillotiné, et que sa jeune amie se suicide par noyade. Il va alors transférer l’âme de l’innocent dans le corps de sa bien-aimée…

 

Après Dracula Prince des Ténèbres en 1966, Terence Fisher abandonne la saga DRACULA qui suivra une route convenue et monotone entre les mains de quatre réalisateurs différents, mais il n’a heureusement pas délaissé de la même façon la saga Frankenstein qui semble lui tenir beaucoup plus à cœur. Après L’EMPREINTE DE FRANKENSTEIN, l’opus sans relief de Freddie Francis, Fisher reprend les rênes pour achever en 1967 ce qui demeure l’un des meilleurs accueils critiques de la Hammer. FRANKENSTEIN CRÉA LA FEMME (un titre qui parodie malicieusement celui du film de Roger Vadim, ET DIEU CRÉA LA FEMME, avec Brigitte Bardot) fut en effet loué pour son aspect conte de fées adulte et sa réflexion poussée bien au-delà de l’habituel schéma créateur/créature.

Le script d’Anthony Hinds se révèle beaucoup plus inspiré que son précédent effort, et cette nouvelle expérience de Frankenstein ne s’intéresse plus seulement à la mécanique du corps, mais prend une tournure beaucoup plus métaphysique avec les questionnements du baron sur la possibilité d’isoler l’âme humaine hors du corps (un postulat que Martin Scorcese qualifiera de « proche du sublime »). C’est un Frankenstein assagi que nous retrouvons, certes débarrassé des affects trop présents de celui du film de 64, mais beaucoup plus tourné vers les questions spirituelles. On pourra s’étonner de le voir travailler pour réparer en quelque sorte une injustice ou disserter sur des questions plus ésotériques que scientifiques. Toujours tout de paradoxes, Frankenstein admet l’existence de l’âme, sans de défaire de son incrédulité en matière théologique, mais en admettant que s’il existait un diplôme de sorcellerie, il l’aurait certainement obtenu (Van Helsing, docteur en médecine, psychologie, philosophie et théologie semble avoir déteint sur l’autre rôle majeur de Cushing).

 

S’ouvrant sur l’image de la guillotine, réminiscence des premiers épisodes, FRANKENSTEIN CREATED WOMAN scande le style reconnaissable de Fisher avec son entrée en matière brutale et exceptionnellement crue. Cette guillotine est destinée à accueillir le père du tout jeune Hans qui assistera, traumatisé, à l’exécution. Plusieurs années plus tard, Hans partage son temps entre son travail à la taverne et le laboratoire du baron Frankenstein qu’il assiste avec le Dr Hertz (Thorley Walters). Nous découvrons alors le baron, couché dans une sorte de sarcophage de métal, apparemment mort, avant d’être réanimé par Hertz. Nous comprenons que Frankenstein s’est prêté volontairement à une expérience : techniquement mort pendant une heure, il est revenu à la vie, inchangé et fait par-là la preuve que l’âme ne s’échappe pas dans un soupir vers l’Au-delà mais demeure à l’intérieur du corps.

Le script torturé de Hinds va suivre une trame qui opère d’incessants allers et retours. Nous présentant la relation de Hans et Christina, soit celle d’un fils de meurtrier et d’une jeune fille défigurée, il pose des bases qui annoncent la tragédie avant même que le premier élément déclencheur ne vienne bouleverser la situation. Passé une longue mise en place comme seul Fisher sait les orchestrer, le plus minutieusement du monde, une suite d’évènements va mener le couple à la mort. Christina est molestée dans la taverne par trois jeunes aristocrates, Hans jure de les tuer et c’est tout ce que retient l’assemblée. À la nuit tombée les trois voyous s’en viennent voler du vin dans la cave de la taverne, surpris par un homme, ils le battent à mort avant de s’enfuir. Le meurtre est attribué à Hans qui est condamné à mort. De chagrin, Christina se jette dans un torrent.

Le Dr Hertz fait jouer une relation peu glorieuse pour fournir à Frankenstein le corps du jeune Hans pour que le baron puisse en extraire l’âme qui restera en attente d’un corps viable, corps qui ne tardera pas à arriver puisque l’on repêche la pauvre Christina. Avec l’aide de Hertz, Frankenstein parvient à transférer l’âme de Hans dans le corps de sa bien-aimée, en réparant au passage le visage de la jeune femme qui se révèle être une créature de rêve, dépourvue des habituelles coutures. Mais personne ne semble se rendre compte de la perversité de la situation : les deux amants bafoués se retrouvent dans le même corps et des deux personnalités, celle de Hans, avide de vengeance ne tarde pas à influencer celle de sa douce amie.

 

Christina va donc accomplir la vengeance qu’ils recherchent tous les deux. À présent parée des attributs les plus séduisants, elle n’est plus la jeune fille qui voulait fuir la vie, et forte d’une seconde personnalité elle est prête à affronter ceux qui se sont dérobés à la justice pour laisser Hans être accusé à leur place. FRANKENSTEIN CREATED WOMAN est donc l’histoire d’une renaissance plus que d’une création. La crise identitaire de la créature résulte ici d’une forme poétique de schizophrénie et non plus d’une frustration ou d’une colère, en effet l’apparence de Christina n’inspire pas la terreur, mais le désir. Son air innocent inspire aussi la sympathie paternaliste du vieux Hertz, qui pallie la froideur de Frankenstein, en se montrant beaucoup plus attentionné vis-à-vis de la jeune femme, que le baron toujours occupé. La vengeance de la créature ne se dirige pas vers le créateur qui n’a finalement offert que le moyen aux amants de rendre justice. Dire pourtant que Frankenstein est cette fois au service de la justice serait exagéré. Son amour des faits par exemple l’empêche de défendre Hans lors de son procès et ne pouvant prouver par son témoignage l’innocence du jeune homme il le laisse être condamné, avec on le devine l’arrière-pensée que sa mort ne sera pas vaine : la mort des uns sert les desseins des autres. Hans aurait pu souffler à Christina les manigances du Baron, mais c’est une vengeance contre le monde que poursuivent les amants maudits – condamnés aux premiers instants de leur vie pour une altérité arbitraire – avant de disparaître pour de bon : dans un élan de lucidité, Christina se jette à nouveau et définitivement dans le torrent, emportant Hans avec elle.

 

S’il ne présente pas l’aspect flamboyant propre aux productions Hammer des années 1957 à 1964 (une absence propre aux films des années 65-67), il arbore une mise en scène millimétrée et des idées formidables. Lorsque Christina s’exprime avec la voix de Hans, l’effet est saisissant et les éclairages baroques qui prennent le pas sur la lumière naturelle lorsque Hans prend les commandes donnent au film un caractère onirique, un basculement qui n’est pas sans rappeler Bava, de l’apollonien vers le dionysiaque. L’humour de Fisher est aussi très présent, Thorley Walters, par exemple, qui n’a pas le physique de jeune premier de Francis Matthews fait passer l’assistant de Frankenstein pour une sorte de Dr Watson à la Nigel Bruce, en étant tout de même beaucoup plus subtil et même touchant, qui sait se montrer persuasif quand il s’agit d’obtenir un cadavre par le chantage.

Ce nouvel opus ne semble pas être pensé comme la continuité de la saga, Fisher préfère sans doute le voir comme un « stand alone », pour éviter que son impact soit minimisé par un côté feuilletonesque. Mis en scène pendant une période charnière (la Hammer quitte cette année-là les studios de Bray pour ceux d’Elstree, et ce sera l’un des derniers films tourné à Bray), FRANKENSTEIN CREATED WOMAN est un superbe exemple de la tragédie fisherienne.

Gabriel Carton

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