FRANKENSTEIN AND THE MONSTER FROM HELL : l’histoire sans fin
FRANKENSTEIN AND THE MONSTER FROM HELL : l’histoire sans fin

Présumé mort, le baron Frankenstein officie sous le nom de Karl Victor dans un asile. Les dossiers qu’il possède sur le personnel lui permettent de mener ses expériences sans être dérangé, mais ses mains, brûlées dans un incendie, ne sont plus ce qu’elles étaient et un assistant ne serait pas de trop. La chance sourit au vieux baron puisqu’un jeune chirurgien vient justement d’être interné après avoir tenté de reproduire les expériences de Frankenstein qu’il a pris pour modèle…

 

En 1970, la Hammer en quête de renouveau avait tenté d’apporter du sang neuf à l’une de ses sagas phare, en a résulté THE HORROR OF FRANKENSTEIN, dans lequel Ralph Bates (TASTE THE BLOOD OF DRACULA, DR JEKYLL & SISTER HYDE…) remplaçait Peter Cushing pour une révision du roman de Mary Shelley dont la réalisation confiée à Jimmy Sangster n’a jamais figuré au panthéon des œuvres du studio. Pas question de clore le chapitre Frankenstein sur cet essai peu concluant, et surtout sans avoir convié Peter Cushing à la fête. Terence Fisher va donc mettre sur pieds avec Anthony Hinds et son acteur principal cette conclusion, qui sera son dernier film, ainsi que le dernier film gothique de la Hammer.

L’ouverture présente tous les ingrédients emblématiques de la série : un voleur de cadavres, payé par un médecin aux méthodes peu orthodoxes, l’intrusion d’un policier dans le laboratoire, et le procès du scientifique jugé fou. Cette introduction est déjà un « petit Frankenstein » à elle seule. Le jeune chirurgien interné pour cause de démence, Simon Helder, est interprété par Shane Briant (DEMONS OF THE MIND, CAPTAIN KRONOS : VAMPIRE HUNTER, STRAIGHT ON TILL MORNING) qui achève un contrat de quatre films avec la Hammer. Helder éprouve une grande admiration pour les travaux de Frankenstein et son internement va lui donner l’opportunité de rencontrer son idole.

 

C’est un Frankenstein émacié, plus minéral que jamais que nous rencontrons alors qu’il vient en aide à Helder qui subit les mauvais traitements des gardiens. L’autorité de Frankenstein au sein de l’asile est indiscutable, et même les pensionnaires lui témoignent un grand respect. Cette autorité, le baron la doit à certaines informations sur le personnel que les intéressés n’aimeraient pas voir divulguées, le directeur de l’asile en particulier dont le comportement avec les patientes est loin d’être éthique. Frankenstein ou plutôt le Dr Karl Victor n’est plus une figure aussi menaçante qu’il l’était dans FRANKENSTEIN MUST BE DESTROYED, il semble au contraire très apprécié et on trouve à ses côtés une très jolie jeune femme du nom de Sarah que tout le monde surnomme l’Ange. Pour la première fois, le baron semble manifester un attachement particulier à une personne du sexe opposé. L’Ange (Madeleine Smith qui trouve ici l’un de ses meilleurs rôles), dont le mutisme renforce l’altérité par rapport à son environnement, est une sorte de personnage intouchable que tous les pensionnaires semblent aimer et vouloir protéger, sa présence semble d’ailleurs toujours être une source d’apaisement : elle est aimée, mais jamais convoitée.

Sarah a été, nous dit le baron, ses mains, avant que n’arrive Helder. Leur rencontre va redonner à Frankenstein l’espoir de réussir enfin l’expérience qui a motivé son existence entière : créer un être humain de toute pièce. Les pensionnaires de l’asile vont offrir aux savants fous le matériel nécessaire à l’élaboration d’un être parfait. Le suicide d’un dément aux allures néandertaliennes fournit un corps puissant, la mort inexpliquée d’un sculpteur, des mains d’orfèvre et le suicide provoqué d’un mathématicien violoniste à ses heures, un cerveau brillant. Si Frankenstein nous apparaît quelque peu assagi et beaucoup plus humain qu’à l’accoutumée, on aura vite compris que les morts « accidentelles » ou les « suicides » sont de son fait, nécessité faisant loi. Le pauvre violoniste, professeur Durendel (Charles Lloyd-Pack excellent) se suicide en effet après avoir vu une note certifiant qu’il est incurable, laissée négligemment dans sa cellule par le baron. Il n’y a donc pas de rémission possible pour Frankenstein qui est le véritable incurable de l’asile, poursuivant échec après échec ses expériences quoi qu’il en coûte.

 

Mais malgré le matériel réuni, la créature qui en résulte est tout à fait grotesque. David Prowse (que l’on reconnaîtra, ou pas, trois ans plus tard sous le masque de Dark Vador), malgré un maquillage extrêmement lourd et contraignant, parvient à faire passer suffisamment d’émotion pour attirer la sympathie dans le rôle de cet être raté, cette personnalité raffinée et brillante (Durendel) coincée dans un corps grossier, dont les mains, étrangères, refusent d’obéir. Le baron ne semble pas se rendre compte du ridicule et de l’horreur du résultat et il tente en vain de maintenir à flot le cerveau du professeur en essayant de lui apprendre à commander un corps qui rejette ses greffes. Il y a dans cette révision du schéma original une dimension pathétique qui nous pousse à plaindre Frankenstein autant que sa créature. Le génie maléfique, brillant scientifique en est réduit à n’être plus qu’un petit maître d’école, dont les frustrations évoquent celles qu’a dû éprouver le Marquis de Sade lorsqu’il tentait de mettre en scène des pièces de théâtre avec les pensionnaires de Charenton.

La trame est donc ici très simple et se prête très bien aux décors de l’asile, qui transforment le film d’horreur en huis clos. Tous les personnages y sont réunis et une fois la caméra entrée dans l’enceinte de l’établissement, elle n’en sortira plus. Cette quasi absence d’extérieur rend trouble la frontière entre les médecins et les malades, et tout le monde finalement est prisonnier. La direction artistique de Scott MacGregor et la photographie de Bryan Probyn sont tout à fait splendides et les éclairages à la bougie dans les couloirs de pierre font merveille. Malgré un décor réduit à l’asile et sa cour intérieure, FRANKENSTEIN AND THE MONSTER FROM HELL démontre une réussite esthétique indéniable. Le gore ne peut être considéré comme un atout, mais il convient de souligner qu’il s’agit là de l’épisode le plus impressionnant de la série, si ce n’est le film le plus sanglant de la Hammer. Il n’y a rien d’insoutenable pour le spectateur aujourd’hui, mais les effets spéciaux de Les Bowie (FAHRENHEIT 451) sont très convaincants. On notera une scène mémorable où le baron tient entre ses dents une artère pour que Helder puisse suturer à vue dégagée.

 

Tout semble voulu pour faire de ce film une apothéose tant il est un concentré de tout ce que la Hammer a offert de mieux dans le genre auparavant. Ceci associé au traitement du personnage de Frankenstein par Fisher fait de la vision de ce film un véritable plaisir. On sent une réelle tendresse de la part de Fisher pour le personnage, comme lorsque pour la première fois il l’autorise à rire, dans une scène d’anthologie : alors qu’ils viennent de greffer des yeux à leur créature, le baron dit « lorsqu’il se réveillera nous verrons », ce à quoi Helder répond « espérons que c’est lui qui verra » déclenchant un fou rire du vieux baron peu habitué à l’humour. Il amène ici le personnage à ses limites sans pourtant consentir à mettre un véritable point final à ses expériences. Alors que sa créature a été détruite par les déments de l’asile pris d’une frénésie meurtrière, alors qu’une nouvelle expérience a raté, et malgré son âge avancé, le baron ne sait se résigner et s’attelle à la tâche de nettoyer son laboratoire : la prochaine fois sera la bonne.

Mais il n’y aura pas de prochaine fois, Fisher nous laisse, avec cette fin ouverte, comprendre qu’il n’y a pas de fin à la poursuite d’un tel but, que Frankenstein existera toujours sous une forme ou une autre. À quoi bon mettre en scène la mort d’un personnage qui s’est toujours débrouillé pour survivre jusque-là. Non, on ne dupera pas le spectateur cette fois avec une mort suivie d’une résurrection, d’un éternel retour, on se quittera sur l’image d’un Victor Frankenstein toujours sur le même rail, toujours obsédé, jamais résigné, seul dans son monde. L’aliénation de Frankenstein, c’est son travail, sa cellule, c’est son laboratoire, lieu d’une croisade qu’il mène avec une ferveur quasi religieuse, un comble ! Magnifiquement mise en scène, cette brillante conclusion démontre tout le talent de Terence Fisher, qui réussit à nous inspirer de la pitié pour son baron, un sentiment que le cinéma réserve plus souvent à la créature, et contre toute attente, il se pourrait bien que le dernier film du maître soit aussi son meilleur.

 

Gabriel Carton

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