FANTASMAGORIE : Obscure Clarté
FANTASMAGORIE : Obscure Clarté

« Après avoir effacé jusqu’au nom de Méliès de son histoire, le cinéma français s’est châtié en se confinant à des horizons étriqués d’où toute véritable imagination était exclue » constatait amèrement Francis Lacassin dans le n°7 de Midi-Minuit Fantastique, un constat que l’on serait encore bien en peine de démentir aujourd’hui. C’est à la lueur vacillante de quelques rares, mais solides, exceptions que s’est forgé, sinon un fantastique français, l’idée qu’un tel genre puisse exister. De la matrice feuilletonnesque de Louis Feuillade d’où émergèrent Irma Vep et Fantomas, jusqu’aux créatures vaporeuses de Jean Rollin, en passant par les greffons, charnels et merveilleux de Georges Franju, l’on peut désormais de nouveau compter le poème d’ombres et de lumières de Patrice Molinard, FANTASMAGORIE (1963), exhumé d’un caveau d’oubli qui en avait fait un véritable fantasme de cinéphiles et proposé en supplément de la pharaonique lecture du volume 2 de l’Intégrale Midi-Minuit Fantastique.

 

Il n’a pas fallu plus de 40 minutes à Patrice Molinard pour saisir l’essence d’un monument de la littérature fantastique comme le DRACULA de Bram Stoker. La source d’inspiration est claire dès les premières minutes, alors qu’un personnage masculin perdu en pleine campagne monte à bord d’un pick-up conduit par un mystérieux chauffeur, tandis que sa compagne, restée seule, est sujette à une langueur inexplicable. Impossible de ne pas songer au séjour de Jonathan Harker chez le Comte alors que notre homme est enfermé chez un vampire (Venantino Venantini) qui, après avoir vu une photo de la fiancée (Edith Scob) tente une séduction à distance, dans une scène d’une inventivité et d’une beauté onirique assez folle. Dans sa transe somnambule, la belle finit dans un cimetière et s’agrippe à une croix qui repousse immédiatement les assauts du vampire dans un montage alterné du meilleur effet.

Abîmée dans une nuit éternelle, Molinard filme sa Lucy Westenra contemporaine dans une Transylvanie que les paysages du Val-d’Oise renvoient  à un automne permanent. Il donne l’image la plus percutante de la « bloofer lady » de Stoker alors qu’Edith Scob, vêtue d’un long ciré noir, couve d’un regard concupiscent les élèves d’une école primaire, l’image de la prédatrice qui offre des bonbons aux petits enfants avant de les entraîner dans les bois. Qu’il a l’air fragile son grand méchant loup, perdu sous la lumière d’un croissant de lune traversant un grillage d’arbres nus. Les décors, même à ciel ouvert sont privés d’horizons, prenant les dimensions d’éternités contenues, étendues de désespoir.

 

Le vampire est maître du temps, dans son « château » résonne le tic-tac de mille horloges rappelant à ses ennemis que leurs heures sont comptées alors que les siècles à venir sont siens. Perdues dans la fixité du vide, ses proies se mêlent aux foules anonymes, attendant l’heure où les heures ne seront plus. Malgré une imagerie simple, et une narration reposant avant tout sur une voix off éthérée, la poésie de FANTASMAGORIE est violente, teintée d’une fatalité glaciale, celle qui donnera 30 ans plus tard sa conclusion terrifiante au BODY SNATCHERS de Ferrara : « Where are you gonna go, where are you gonna hide ? There’s no one like you left. »

FANTASMAGORIE donne une idée de ce qu’aurait pu être un cinéma vampirique français qui se serait autorisé à être autre chose qu’un pastiche de son homologue anglo-saxon réduit aux quinze premières minutes de DRACULA PÈRE ET FILS. Loin de toute peinture folklorique et grotesque, ses plans, magnifiquement photographiés dans « cette obscure clarté qui tombe des étoiles », replacent l’errance solitaire des enfants de la nuit sur les sentiers désolés de l’éternité.

Gabriel Carton

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