ÉVOLUTION : EN EAUX PROFONDES
ÉVOLUTION : EN EAUX PROFONDES

Sous la surface de l’eau, les algues bruissent, ondulent, imperturbables. Ballet marin, végétal, gracieux, saisi dans son balancement hypnotique et chatoyant par une caméra adoptant la même douceur dans ses mouvements. L’eau est au cœur d’Évolution. On y évolue, d’ailleurs, dans tous les sens du terme : habiter en bord de mer, nager, plonger dans ces eaux tranquilles ou agitées, et grandir. Nicolas (Max Brebant) vit avec sa mère (Julie-Marie Parmentier, ferme et douce, et toujours énigmatique) dans un petit village côtier aux maisons blanches, dotées d’un confort rudimentaire. L’île de Lanzarote prête les découpes brunes et rugueuses de son paysage volcanique à cette petite communauté uniquement composée de jeunes garçons et de femmes, mais d’emblée l’on se pense hors du monde, hors du temps.

 

La photographie contrastée et très pigmentée de Manu Dacosse (aux manettes visuelles déjà remarquables de L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps de Cattet et Forzani et d’Alléluia de Fabrice du Welz) y contribue fortement, en posant sur les paysages, les intérieurs, les visages, un filtre exacerbant les teintes tout en atténuant la clarté (ce qui rend les scènes nocturnes somptueuses dans leur irréalité presque magique), attentif aux textures, au scintillement, au ruissellement.

 

Le récit, voulu comme un conte initiatique migrant vers l’horreur (il s’agit d’ailleurs d’un scénario écrit à quatre mains, par Lucile Hadzihalilovic et Alanté Kavaïté, qui réalisa l’année dernière le très beau Summer), et la mise en scène, alternant observation statique (soulignons la beauté des cadres, qu’il s’agisse là encore des paysages et de leur profondeur de champ, des intérieurs, à la fois familiers et étouffants, ou des visages, autant énigmatiques qu’expressifs, dans leur sobriété soucieuse) et exploration fluide, épousent cette vision, l’ensemble donnant naissance à un fantastique particulièrement sensitif, sur lequel se fondait déjà l’attrait du premier long métrage de Lucile Hadzihalilovic, Innocence, mais ici irrigué d’une veine plus inquiétante, plus opaque.

 

Plus organique, aussi. De manière ténue (ce saignement de nez sans cause apparente souillant le beau visage buté de Nicolas), triviale (ces mains d’enfant plongeant dans la chair rose d’un gigantesque crustacé ramené comme un trophée, avant la capture de l’étoile de mer, motif visuel et thématique récurrent), corporelle (ces ventouses sur le dos des femmes, qui en font des créatures, et plus seulement des personnages) ou presque outrancière (ce mélange d’humanité et de monstruosité qui émerge, éclat visqueux vertical trouant l’horizontalité faussement placide, de l’eau et du film).

 

La réalisatrice a voulu signer un conte horrifique, et de fait, elle emprunte autant aux mystérieuses légendes peuplant notre imaginaire (on pense au mystère aquatique des sirènes), dont elle s’empare de manière singulière, qu’à des ressorts dramatiques et motifs esthétiques relevant de l’horreur (séquestration, manipulation, mutation), qui ne s’étalent pas, ne s’affichent pas, mais font discrètement leur œuvre et creusent leur sillon d’une autre manière, mais aussi profondément, que les films estampillés comme tels.

 

Si Innocence relevait du conte plus féérique que noir, et adoptait des points de vue féminins, Évolution poursuit son exploration d’une identité, masculine, en mutation. Et là aussi, au sein d’une petite communauté, c’est la relation au monde qui nous entoure, aux autres et à soi-même, que saisit Lucile Hadzihalilovic. Nicolas appréhende tout cela en son intériorité, par ses sens, ses émotions, et nous l’accompagnons, depuis les dessins qu’il crayonne dans son cahier jusqu’à une certaine forme d’émancipation, secondé en cela par une infirmière plus à l’écoute que les autres (Roxane Duran, prénommée Stella, autre étoile de mer, donc), qui l’aidera à passer d’un monde à l’autre.

 

Aussi insaisissable qu’une anémone de mer, libre et fixée à son rocher, Évolution suit son propre courant, animé d’un rythme lent, traversé de visions puissantes (la cérémonie féminine et nocturne, sur la plage, demeure l’un des plus beaux moments de grâce inquiétante vus depuis longtemps), baigné de mystère, truffé d’interrogations menant à des réponses parcellaires, partagé d’une part entre la rationalité déterminée d’un jeune garçon qui sait qu’on lui cache une foule de choses (le film s’ouvre sur sa vision d’un cadavre englouti, sa mère lui administre un traitement pour soi-disant renforcer son organisme vulnérable à cet âge, il subit à l’hôpital, entouré de ses camarades, des opérations dont il ignore la nature), ce qui donne au récit sa dynamique, dirigée vers la découverte de la vérité, la révélation, et d’autre part la dimension mystique de l’espace-temps imaginaire qui se déploie sous nos yeux, de ce glissement du réel qui intrigue, effraie, happe et berce, et maintient, malgré la progression et la tension du récit, l’état de flottement dans lequel nous plonge la prédominance apaisante de l’élément liquide (qui trouve son apogée dans cette longue scène d’enlacement immergé ayant le pouvoir de suspendre le temps), qui se révèle, davantage qu’un motif ou un cadre, une composante essentielle de la texture même du film, de l’impression qu’il donne et de la trace, persistante et troublante, qu’il laisse. Film amniotique traitant de maïeutique, Évolution installe une vision et une mythologie propres, personnelles, fantasmagoriques, nous invite sur ses rives escarpées pour ensuite nous filer entre les doigts. À nous d’accueillir cet imaginaire subtil, d’être attentifs à sa brise, ses bourrasques, son souffle évanescent, vif et caressant.

 

Audrey Jeamart

 

2 comments

  • Roggy dit :

    Très belle chronique Audrey pour ce film à la fois très étrange et envoûtant. Si le début est un peu hermétique, « Evolution » s’améliore, à mon sens, plus les minutes passent en dévoilant ce monde fantasmagorique mise en image par une réalisatrice très influencée par plusieurs cinémas et notamment l’horreur. C’est ce qu’elle a dit lors de la présentation au dernier PIFFF.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Roggy, et oui, la séance où je vis une nouvelle fois le film fut suivie d’une discussion portant beaucoup, plus que sur ses influences (Les Révoltés de l’An 2000, notamment), sur sa cinéphilie, mêlant fantastique, expérimental, organique, et elle évoqua clairement son envie d’aller vers l’horreur avec ce film. Alors, certes, Evolution ne remplit pas le cahier des charges habituel des films d’horreur, mais c’est ce qui fait tout son intérêt, aussi. Quant à l’hermétisme, je voulais justement préciser, au départ, qu’il n’était pas hermétique, mais cela serait un peu revenu à dire qu’il pouvait l’être. Et pour certains, il l’est. Il n’a pas été hué à Gérardmer pour rien. J’ai préféré me concentrer sur son mystère, envoûtant, en effet, quand on y est sensible. Son cinéma, ses films, donnent peu de réponses, et c’est très bien ainsi. J’estime en tout cas qu’il s’agit d’une réalisatrice à suivre de très près, elle a encore de très belles et choses à nous montrer, je n’en doute pas.

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