ELLE : THE MOST DANGEROUS GAME
ELLE : THE MOST DANGEROUS GAME

À première vue, le nouvel opus de Paul Verhoeven semble ancré : dans la réalité, le quotidien, la vie d’une femme, Michèle, directrice d’une entreprise de jeux vidéo, et dans un certain sens, il l’est. Mais il nous file aussi entre les doigts, tant, malgré la profusion d’événements, de personnages satellites, de petits détails, de saillies verbales, égrenées par les différents protagonistes d’une sorte de drame bourgeois choral se déroulant dans une atmosphère feutrée, et dont on se délecte confortablement, il inscrit en creux le sujet même qu’il travaille : la subjectivité, les apparences, le déni. On ne voit toujours que ce que l’on veut voir, comme le mettra en évidence cette réplique du personnage interprété par Anne Consigny, apprenant avec qui son mari la trompait : « Je ne m’étais aperçue de rien ». Il en va ainsi d’un jeune homme incapable de se rendre à l’évidence que son fils n’est pas le sien, ou d’une dame âgée qui ira jusqu’à se fiancer avec son gigolo.

Aveuglement ou compromission consentie, petits arrangements complices (Charles Berling placide face au « Ho, tiens, quelqu’un a défoncé ta voiture » de son ex-femme) ou acceptation proche de l’abnégation (Virginie Efira, qui derrière sa gentillesse et son air de plus en plus niais, savait beaucoup plus de choses qu’on ne le pensait) : Verhoeven déploie une large palette de modes de gestion interne des situations. Mais là où le film dépasse la simple étude de mœurs tantôt drôle (on sourit beaucoup, les répliques cinglantes saisies au vol font mouche, indéniablement) tantôt irrévérencieuse, c’est dans l’espace conséquent, voire vertigineux, qu’il nous laisse pour y intégrer notre propre subjectivité. Évidemment, que tout est subjectif, et que toute réception est unique. Mais il y a manifestement dans ce film, dans les dialogues à compléter, à interpréter, dans les silences et les regards, dans le montage et les situations, un implicite écrasant.

 

Un exemple parmi d’autres : « Pouvez-vous me dire à quelle heure mon père a appris ma venue d’aujourd’hui ? » qui plutôt que de nous décrire les faits, nous fait inévitablement tisser, ainsi qu’au personnage de Michèle, un lien entre cette information et la suite des événements, créer un lien de causalité. La scène, dans son déroulement, est limpide à ce sujet, limpide dans la mise au jour des constructions que l’on bâtit, des conclusions que l’on tire, en même temps qu’elle nous place devant l’impossibilité d’en avoir le cœur net, malgré l’évidence suggérée, et le film, sans relâche, se jouera de cela, démontera, sans avoir l’air d’y toucher, au détour d’une remarque, dans un silence un peu plus long que les autres, ces petits mécanismes de projection, de croyance, qui nous régissent.

 

Cet implicite ne révèle pas son nom de suite, tant les dialogues et les scènes semblent s’enchainer de manière à distiller progressivement les informations, les liens entre les personnages, à la manière d’une mise en place qui prendrait son temps. Mais il n’y a pas, à proprement parler, de mise en place. Les dés sont jetés dès les premières secondes, dès cet écran noir du générique, empli des cris d’Isabelle Huppert, des bruits de vaisselle fracassée, avant ce plan sur le chat observateur de la lutte se jouant à terre, puis cette scène de viol qui entre comme par effraction dans le film, sans aucune préparation. Cette ouverture saisit, mais l’on ne saurait la taxer de roublardise, de procédé destiné à choquer, tant toutes les circonvolutions, les digressions du récit ne sauraient faire perdre de vue qu’il s’agit de l’événement fondateur, et moteur, du film. Le seul dont on soit sûrs ? Le seul dont Michèle, en tout cas, soit sûre.

 

En fait non, pas tant que cela, finalement. Elle commencera par dire à ses amis qu’elle a été « agressée », puis qu’elle croit avoir été violée. On pourrait voir tout le film comme une allégorie. Son caractère réaliste semble s’y opposer, mais cette répétition de l’intrusion de ce violeur, presque grotesque avec son masque, sa hargne, dans ce montage qui s’affole, prend les dimensions d’une violation de sa vie même.  Michèle est agressée de toutes parts, par toutes les sphères de son existence. Ce n’est pas seulement son intimité qui a été forcée, c’est aussi, à l’intérieur de cercles de plus en plus larges, sa maison, son travail, sa vie familiale, sentimentale, son passé (son refus de se tourner vers la police trouve ses origines dans le drame familial qu’elle a vécu à l’âge de dix ans auprès d’un père meurtrier, qui pourrait bien être prochainement libéré), bref, sa personne, pas seulement physiquement, mais aussi mentalement.

 

En reflet inversé de L’Emprise de Sidney J. Furie, qui érigeait en conviction inébranlable le ressenti de son héroïne, alors même que le violeur était un esprit dématérialisé, invisible à l’écran et dépositaire d’aucune forme de preuve tangible, Verhoeven montre, filme le viol sans ambages, mais se pose ensuite la question de sa nature, et surtout, cultive l’ambigüité face au ressenti de son personnage. La scène inaugurale sera d’ailleurs rejouée à plusieurs reprises, le montage faisant resurgir le viol dans le récit, d’abord en ajoutant des plans préalablement laissés dans l’ombre, puis en en changeant l’issue. Retour puis modification du même : Michèle a beau être critiquée par l’un de ses employés pour sa méconnaissance des enjeux de la jouabilité, c’est bien elle qui tire les rênes, de l’entreprise, et de son regard sur les événements. Telle une joueuse qui patiemment perfectionnerait son gameplay, telle une rêveuse qui obstinément apprendrait à maitriser ses rêves lucides, Michèle rejoue, se relève tant qu’il lui reste un peu de réserve de vie, jusqu’à ce qu’elle puisse bomber le torse après avoir vaincu la créature, retrouver la pleine mesure de son espace et de sa vie après avoir éliminé son ennemi.

 

Ces parallèles, cependant, s’avèrent plus hypothétiques qu’indiscutables, tant Verhoeven cultive l’ambigüité des situations et des réactions, notamment en entrecroisant, avec un malin plaisir, les faisceaux, les degrés d’information, des personnages et du spectateur. La mauvaise blague vidéoludique qu’on lui joue au travail en apposant son visage sur celui d’une héroïne du jeu en train de se faire molester par une créature fait rire tout le monde, mais riraient-ils (et le responsable aurait-il même commis sa farce) s’ils savaient ? Isabelle Huppert aurait-elle fait du pied à son voisin, si elle avait su, à ce moment-là (mais nous-mêmes ne le savions pas) ? Les canaux d’information sont également interrogés, par le biais des émissions télévisées du type Faites Entrer l’Accusé, présentées plein cadre, comme si une forme de vérité s’y tapissait. Le voisin de Michèle, Patrick (un Laurent Lafitte ne déméritant pas), reconnaît avoir entendu parler de ce qu’il lui est arrivé durant son enfance nantaise, mais seule la personne concernée se révèle à même de donner des détails que tout le monde ignore, car non relayés par les médias. Dans un même ordre d’idée, Verhoeven filme à plusieurs reprises Michèle en train d’observer (dans un but masturbatoire, ou suspicieuse) un personnage à son insu, mettant l’accent sur le film qu’elle se construit, mais sans nous dire lequel. Un propos parfaitement secondé par le relatif hermétisme du personnage de Michèle, n’ayant pas sa langue dans sa poche, mais cependant indéchiffrable, recouvrant comme une seconde peau la mystérieuse Isabelle Huppert.

 

Et les zones d’ombre du jeu (dangereux) initié par Michèle sont nombreuses. Une scène insistera sur l’importance de l’apparence de réalité recherchée. Le but ultime serait de sentir le sang chaud et épais couler entre ses doigts, de ne pas avoir l’impression que l’on se trouve dans un jeu, même s’il l’on sait pertinemment que c’est le cas. Car rien ne remplace la réalité, et pourtant tout la surpasse. Et c’est un jeu qui ne dit pas son nom. Verbalisant l’accord tacite qu’elle semble avoir noué avec Patrick, Michèle l’annihilera et mettra en péril la partie qui se joue. Si partie il y a. Croit-elle elle-même à ce qu’elle raconte au policier ? A-t-elle joué, a-t-elle tendu un piège ? Le doute plane, et Verhoeven se garde bien de trancher. Il observe, suggère, amorce, puis nous laisse le soin d’en juger. Si le film, incroyablement dense, et particulièrement insaisissable, est dérangeant, c’est moins dans ce qu’il dit et montre que dans ce qu’il nous incite à reconnaître que nous voyons, en adoptant une forme et une mise en scène parfaitement cohérentes avec les sujets qu’il travaille, et c’est plutôt brillant.

 

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 8 Comments ,

8 comments

  • Roggy dit :

    Je n’ai pas encore vu le film mais ton ressenti et ta chronique m’ont donné envie de me plonger dans le film de Verhoeven, toujours déstabilisant apparemment.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Une nouvelle belle pièce dans sa filmographie, en effet. Un film trouble et troublant, très maîtrisé et d’une grande densité. N’hésites pas, Roggy !

  • princecranoir dit :

    J’aime beaucoup la lecture de l’implicite que tu fais du film. La mise en scène de « Elle » se ménage des espaces prêts à accueillir notre regard subjectif. Peut-être est-il le grand film sur l’invisible qu’il aurait voulu réaliser à Hollywood (son « Hollow man » sera proprement mutilé par les studios). Tu évoques un grand récit fantasmagorique qui défie les apparences (le Dick de « Total recall » n’est pas loin), celui d’une « rêveuse ». Et pourquoi pas d’une morte, puisque c’est telle quelle que nous la montre Verhoeven après l’agression inaugurale. Et n’est-ce pas au cimetière que s’achève le métrage ? Ce ne serait pas la première fois que Verhoeven joue sur cette ambiguïté macabre puisque Carice Van Houten simulait déjà un cadavre pour échapper aux nazis, et Alex Murphy, laissé pour mort par ses agresseur, renaissait sous forme de cyborg. Ce sont en tous cas des pistes passionnantes qui invitent à la revoyure de toute une oeuvre.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      L’invisible et l’indicible, toujours là en creux, ce qui est vraiment frappant et assez déstabilisant. Le rêve pour la texture esthétique onirique de certaines scènes, et le montage pas vraiment cut, mais relevant de la logique du rêve, avec des transitions assez brusques, finalement, d’une scène à l’autre. Mais pourquoi pas d’une morte, en effet. C’est l’impression que me donna ce beau plan d’Isabelle Huppert assise dans la cuisine, le chat à ses pieds, elle les yeux dans le vide, lui le regard tourné vers nous. D’autres pistes dans sa filmographie en effet, en revanche je m’interroge encore sur ce cimetière (une scène délivrant avec subtilité un cynisme foudroyant – Verhoeven est vraiment tapi dans l’ombre tout au long du film…). En effet, ainsi qu’à la lecture d’entretiens. Signe d’un film important !

  • Ornelune dit :

    La trame psychologique est assez fascinante et le personnage à étudier rudement complexe. Pour vous rejoindre sur l’implicite, la façon avec laquelle Verhoeven revient sur le viol est d’autant plus intéressante que la scène évolue dans l’esprit de Michèle, bien sûr quand elle s’imagine prendre le dessus et asséner de coups son agresseur. Je suis curieux d’ailleurs de reconsidérer cette scène dans le récit : est-ce à partir de ce moment que la victime disparaît derrière l’agitatrice et la calculatrice ? Y a-t-il seulement un marqueur et une rupture notable dans l’attitude ?

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Complexe et énigmatique, donc une question, et tant d’autres, demandant revisionnage. Cette scène est très surprenante, dans la mesure où au milieu d’un film réaliste, surgissent des images mentales, que je rapproche de la dynamique d’un jeu vidéo : Michèle rejoue la partie, purement et simplement, armée de l’expérience tirée du premier viol. Elle a dû revivre la scène maintes et maintes fois dans son esprit, et sait maintenant quelle tactique adopter, quels gestes faire pour que le déroulement en soit différent. D’ailleurs, la suite est-elle réelle ? Et là encore, la voir comme une calculatrice, je pense que c’est une construction que nous faisons. Sans connaître ses motivations, en son for intérieur, nous ne pouvons pas déterminer la part de calcul. Le personnage est impénétrable (un peu scabreux que l’emploi de ce terme, mais pas si dénué de sens). D’autant plus que de nombreuses intrigues annexes gravitent autour de la principale et la brouillent : la possible libération de son père, la nouvelle copine de son ex-mari, son amant, la vidéo… Il faudrait le revoir pour constater s’il y a variation d’attitude ou non (en tout cas je n’ai rien remarqué), mais c’est dans tous les cas une scène très importante.

  • Ornelune dit :

    Impénétrable, comme tu y vas, et c’est pourtant si juste ! (Et moi qui pensais y aller fort avec la masturbation de James Stewart…)

    Tu as complètement raison. Calculatrice n’est du tout approprié. C’est encore plus compliqué que ça. Que sait-on en effet de ses calculs ou bien au contraire de son abandon (car elle nous semble souvent dans cette position : indéterminée) lorsqu’elle accepte d’aller à la cave…

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Pourquoi réprimer un mot ou une idée lorsqu’ils surgissent ? La dissociation entre le physique et le mental comme piste, étant donné qu’avec ce film, son scénario, sa mise en scène, elles sont quasiment toutes permises.
      On n’en sait pas grand chose en effet. D’autant plus que Verhoeven déconstruit les codes du thriller (le coupable vite démasqué – au sens propre, d’ailleurs – et encore plus vite deviné, le récit au policier comme cliché – j’aimerais bien revoir la scène précédente aussi, son rapport avec son fils à ce moment-là, si d’une certaine manière elle ne l’aurait pas amené à effectuer le sale boulot à sa place, peut-être de manière à en être l’observatrice plutôt que l’actrice, et il m’a semblé aussi qu’on passait du jour à la nuit un peu bizarrement). Voilà en tout cas un film qui interroge longtemps, et c’est tant mieux.

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