DRACULA 3D : COMTE A DORMIR DEBOUT
DRACULA 3D : COMTE A DORMIR DEBOUT

Les années 2000 n’ont pas été tendres avec Dario Argento : Si LE SANG DES INNOCENTS laissait espérer un retour en force du maestro dans le genre qu’il avait popularisé au début des années 70, le polar dépressif THE CARD PLAYER, le méta-giallo VOUS AIMEZ HITCHCOCK ?, et surtout le dernier volet de la trilogie des trois mères, MOTHER OF TEARS ainsi que le thriller mal nommé GIALLO, ont divisé les fans et consacré Argento « has been ». Ces deux derniers essais relevaient pourtant d’une volonté de retour aux fondamentaux, mais force est de constater que déléguer aux  scénaristes Jace Anderson et Adam Gierasch la prolongation de son œuvre ésotérique était une très mauvaise idée (rappelons qu’ils sont derrière l’immonde MORTUARY de Tobe Hooper), et que mettre en scène leur vision erronée avec autant d’aplomb laissait planer le doute quant à la lucidité du réalisateur. GIALLO au contraire ne souffre pas tant de tares scénaristiques et visuelles, qui sont bien moins frappantes que celles de LA TERZA MADRE, que de son titre qui laisse espérer une synthèse du giallo alors que le film n’est qu’un thriller classique. Moins ambitieux mais mal appréhendé, GIALLO ressemble à l’œuvre d’un cinéaste débutant, encombré par un casting trop lourd (Emmanuelle Seigner, Adrien Brody…), peu concerné par l’histoire qu’il raconte, mais tentant du mieux qu’il peut de travailler une esthétique, une mise en scène et une atmosphère.

 

Dans cette mécanique du retour aux sources, Argento s’attaque à l’une des figures les plus emblématiques du cinéma fantastique : Dracula. S’il caressait depuis longtemps l’idée de réaliser un film de vampire, ce n’est qu’en 2010 qu’il s’attèle à la tâche, entamant un travail d’adaptation très personnelle du roman de Bram Stoker, ce qui laisse craindre le pire pour ceux qui n’ont pas encore avalé un FANTÔME DE L’OPERA qui ne trahissait pourtant pas tant que ça le roman de Leroux. Mais DRACULA ne se veut pas tant une adaptation du roman de Stoker, selon les dires du réalisateur, qu’une révision nostalgique de l’histoire du vampire au cinéma. Encore faut-il que la vision qu’a Argento des films Universal ou Hammer soit la même que la nôtre… Visiblement ce n’est pas le cas.

 

Le DRACULA de Dario Argento évoque plus facilement celui de Jess Franco que celui de Terence Fisher, même si les écarts par rapport au roman sont pour la plupart empruntés à de nombreuses adaptations passées. Ainsi Jonathan Harker se rend au château de Dracula en tant que bibliothécaire comme dans LE CAUCHEMAR DE DRACULA (1958), il y rencontre une jeune femme énigmatique qui se nomme Tania comme dans LES CICATRICES DE DRACULA (1970), et sa fiancée Mina est la réincarnation du grand amour perdu de Dracula, comme dans le DRACULA de Dan Curtis (1973) et celui de Francis Ford Coppola (1992). Argento propose d’ailleurs une hypothèse nouvelle en nommant l’épouse défunte Dolingen De Gratz en référence à l’inscription du tombeau de L’INVITÉ DE DRACULA. Au-delà de ces similitudes, le reste du métrage acquiert une certaine identité, peut-être par son dépouillement, ou sa construction narrative hoqueteuse qui aurait été plus à sa place dans une version « livre dont vous êtes le héros » du roman de Stoker.

 

Le travail de Luciano Tovoli sur la photographie témoigne d’une réelle volonté, les tons crépusculaires et nocturnes sont riches et évoquent ceux d’un tableau symboliste. Le rendu de la profondeur est, par contre, pour le moins discutable, et lorsqu’on parle de 3D, c’est encore plus problématique : les personnages ne semblent pas tant évoluer dans les décors qu’à travers les décors. Si au niveau des couleurs, l’idée était sans doute de retrouver l’éclat quasi-surnaturel du technicolor d’antan, que la texture devait se rapprocher du grain presqu’imperceptible d’une peinture, le plus souvent néo-classique, parfois réaliste, parfois luministe voire impressionniste (replacer Dracula dans le contexte des évolutions picturales du XIXème siècle était louable), la palette agressive évoque plutôt l’expérimentation désastreuse de Sauvaire et Thibault sur VIDOCQ que la subtile étrangeté de L’ANGLAISE ET LE DUC.

 

Difficile, malgré cet aspect expérimental, de reconnaître Argento dans cette émanation vampirique bisseuse tout droit sortie des années 70. DRACULA n’est pas la perle gothique qu’on pouvait attendre d’un Argento désireux de revenir aux bases du cinéma fantastique, mais a tout du film en retard sur son temps. Ce retard, le réalisateur pensait peut-être le rattraper grâce à la 3D, et échoue non seulement sur le plan de l’immersion, mais souligne via le procédé des effets spéciaux à base d’images de synthèse inachevées, dont beaucoup relèvent de la faute de goût (une araignée en CGI ? En filmer une vraie n’aurait-il pas été plus facile ?). La palme revient à une mante religieuse géante d’un vert criard, incrustée sans ménagement.

 

Cette entêtement à expérimenter toutes les techniques possibles vient gâcher le plaisir qu’on a à admirer le panache d’une mise en scène qui est bien celle d’un Argento soucieux d’adapter le récit vampirique aux canons de son cinéma. Autre constat malheureux, un casting totalement à côté de la plaque, qui parvient au moins à être homogène dans sa médiocrité, d’une Lucy qui refoule ses penchants homosexuels au grand dam du public sous le charme ambigu de la demoiselle (et de son jeu tout en retenue, la Lucy en question étant bien entendu Asia Argento) à un Dracula sans envergue (Thomas Kretschman) dont le jeu fade et mal assuré ne fait pas honneur au prince de la nuit. Le seul à tirer son épingle du jeu est le toujours fringant Rutger Hauer dont le Van Helsing n’apparaît qu’après une bonne moitié du film. Tel le docteur Loomis dans HALLOWEEN 6 (1996, la comparaison n’est pas des plus flatteuses), le spécialiste des vampires surprend Mina dans sa propre maison, pour lui dire qu’il peut l’aider. Oui l’aider, parce qu’à ce stade Lucy est morte, Jonathan n’est pas rentré, les loups hurlent et les villageois accrochent de l’ail partout, bref elle a bien des raisons de faire une dépression. En fin psychologue, Van Helsing  l’emmène cramer Lucy, sa meilleure amie devenue vampire, quoi de mieux, en effet, pour voir à nouveau la vie en rose ?

 

Le reste de la trame embraye sur le schéma classique, et inexplicablement DRACULA exerce sa fascination sur le spectateur abasourdi comme son personnage central sur Mina. Force est de constater que dans sa naïveté, le film touche et parle au cœur de l’amateur de cinéma bis qui n’en peut plus des révisions aseptisées à base de triolisme asexué (Twilight). Dans sa plastique éreintée plus haut, il parvient, en de rares occasions, à charmer, les intérieurs étant bien souvent réduits à des murs de pierre décorés d’ail et de crucifix, et les extérieurs, mis à part un village filmé à la Herzog, se résument à une forêt dont l’obscurité en dehors du sentier relève d’une totale opacité. Cette Transylvanie selon Argento n’est pas sans évoquer les Alpes suisses de PHENOMENA que peuplaient déjà les essaims de mouches qui sont ici l’une des nombreuses formes que peut prendre Dracula. Dans sa simplicité et dans le resserrement de son intrigue à un lieu unique, la Transylvanie, avec ses territoires bien délimités  (le village, le château et la forêt qui les sépare) et son développement des seuls personnages véritablement nécessaires à l’intrigue (Jonathan, Mina, Lucy, Dracula, Van Helsing), DRACULA tient presque du schéma  de conte de fée.

 

Alors que le film s’est achevé sans véritable surprise, on en vient à se réjouir qu’ait pu voir le jour, en 2013, un film tel que celui-ci : au récit calqué sur les plus vieux codes du genre, mais au service duquel sont mises toutes les techniques modernes (pour le meilleur et pour le pire, mais surtout pour le n’importe quoi). Le résultat, bâtard, divise une fois de plus. Triste constat : voilà bien longtemps que la popularité d’Argento ne résulte plus de la qualité de ses films, mais de la polémique qu’ils déchaînent, transformant ses plus ardents défenseurs en féroces détracteurs.

Gabriel Carton

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