David Cronenberg’s Consumed : La religion des insectes
David Cronenberg’s Consumed : La religion des insectes

Nathan et Naomi, jeune couple de journalistes enquêtent chacun de leur côté sur des sujets dont ils n’imaginent pas qu’ils puissent en réalité relever d’une seule et même affaire. Un chirurgien bulgare passionné de photographie, une obscure maladie vénérienne, le meurtre d’une philosophe française par son époux suivi d’un acte de cannibalisme amoureux et un film nord-coréen sur le régime insectivore d’une population en crise… Quel peut bien être le lien entre tout ça ? David Cronenberg nous donne la réponse terrifiante et fascinante à l’issue de CONSUMED, son premier roman !

Le réalisateur canadien prend pour la première fois la plume pour accoucher d’une œuvre qui n’est pas destinée au grand écran. La première constatation est que son écriture littéraire est des plus cinématographiques. Cronenberg adapte en figures de style les techniques du septième art, cadrages descriptifs, jeux de champ contre-champ, raccords. La succession des paragraphes est telle une succession de plans, rendant l’expérience très visuelle, comme si le cinéaste n’avait plus besoin d’images pour nous montrer ce qu’il veut que nous voyions.

Cronenberg prolonge la dimension Trans-humaniste qu’il a inaugurée dans les années 80 tout en l’accordant avec les standards contemporains, comme si les personnages de MAPS TO THE STARS se retrouvaient acteurs d’un hypothétique projet dont on imagine aisément le titre : THE SHAPE OF RAGE. Avec ses deux personnages principaux, un couple de journalistes – greffés à leur appareillage technologique, à leurs portables comme s’il s’agissait de bonbonnes d’oxygène sur la lune – Cronenberg développe la théorie d’un post humain déjà présent, d’un futur déjà passé. Il donne aussi un premier sens au titre de son roman, CONSUMED, « consommé » plutôt que « consumé » en enluminant la quête effrénée des nouvelles technologiques, toujours plus nécessaires, toujours plus vites obsolètes, mise en parallèle avec le corps, mécanique éphémère dont la mort souligne l’obsolescence programmée.

Vers une philosophie du consumérisme autant que de la consomption, Cronenberg développe un discours qui réconcilie les deux périodes de son œuvre cinématographiques, comme si CHROMOSOME 3 et COSMOPOLIS s’entrechoquaient dans le cabinet où Jung expérimente une méthode dangereuse en lisant du William Burroughs. C’est à peu près l’environnement qui est celui de CONSUMED avec ses philosophes français qui relèvent d’une fantasmagorique sartrio-beauvoirienne, son festival de Cannes et ses improbables compétiteurs, ses chirurgiens photographes, en bref cette fascination de l’image, cette pulsion vitale de la photo ou de la vidéo, pour ériger un rempart, ou se convaincre de la réalité du monde.

Dans son rapport au corps, et forcément au sexe, CONSUMED se révèle excessivement graphique, d’une délectable crudité, d’une sensualité maladive. L’attrait pour la maladie devient sexuel, charnel, transformant le roman en un précis de paraphilie dérangeant et passionnant. De l’apotemnophilie à l’acrotomophilie, Cronenberg boucle une boucle de sensualité dépressive, de perversion joyeuse, sans se soustraire à l’exercice du twist diabolique, car CONSUMED est avant tout une enquête sur un meurtre mystérieux qui pourrait ne pas avoir eu lieu, suggéré par un film nord-coréen qui pourrait n’avoir jamais existé. Tout comme la clé de CHROMOSOME 3 résidait dans un livre dont on ignore le contenu (THE SHAPE OF RAGE), celle de ce roman noir d’un nouveau genre pourrait bien résider dans un essai dont on ne connait que le titre : « The Judicious Destruction of the Insect Religion »

Avec ce premier roman, Cronenberg apporte un début de conclusion à la réflexion amorcée dès ses débuts, sur le corps comme objet d’un consumérisme cynique, la sexualité technophile vers laquelle s’achemine, selon l’auteur, l’humain depuis plusieurs années, et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’a pas été aussi explicite depuis VIDEODROME ! Une seule question demeure : pourquoi avoir choisi la forme littéraire quand toutes les pages sont autant de promesses cinématographiques ? Si on regrette de ne plus retrouver ce qui fait l’intérêt de CONSUMED dans son cinéma, on reste admiratif d’un Cronenberg qui a su faire de son essai le plus définitif sur la nouvelle chair un roman qui suinte la maladie et le sexe d’une aussi belle et sinistre manière.

 

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 0 Comments

0 comments

No comments yet

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>