DARK STAR : FIAT LUX !
DARK STAR : FIAT LUX !

Le nom seul de John Carpenter suffit-il à se laisser tenter par le visionnage de Dark Star ? Bien sûr que oui. En filigrane, la curiosité d’y dénicher des prémices, l’ébauche d’un style, l’amorce de thématiques caractéristiques, sans doute. À vrai dire, Dark Star est bien plus que cela, et l’on est bien tenté de le débarrasser des étiquettes « premier film » ou « film fauché », ou pire, « premier film fauché », pour le considérer à sa réelle valeur de grand petit film. Un peu de contexte, cependant : Dark Star constitue le film de fin d’études de John Carpenter et Dan O’Bannon, le premier en assurant la réalisation, la musique (on reconnaît le style qui sera sien toute sa filmographie durant, mais il signe aussi un titre aux accents country, agrémenté de paroles de Bill Taylor) et le scénario, et le second officiant en tant que co-scénariste, monteur, interprète et responsable des effets spéciaux.

 

Quelques mots également au sujet des différentes versions disponibles, question quelque peu nébuleuse (pour rester dans le thème) : la version Director’s cut (de 71 minutes) ici visionnée correspond à une version intermédiaire entre le film d’abord conçu par les deux étudiants et tourné en 16 mm, et la version cinéma (de 82 minutes) sortie en 1974, gonflée en 35 mm et étoffée suite au concours de Jack Harris à la production. Si la toute première version flotte dans l’espace pour l’éternité, cette Director’s cut demeure néanmoins celle que ses deux instigateurs reconnaissent, le budget alloué par la production leur ayant tout de même permis de parfaire les effets spéciaux, et, en ce qui concerne O’Bannon, de creuser plus avant la veine absurde de son scénario.

Loin, très loin de la planète Terre, Dark Star frappe par son alliance de dérision et de mélancolie. Entre le burlesque de certaines scènes et le caractère quasi mystique de plusieurs autres (la nature bicéphale du projet semble une explication un peu facile, et après tout, qui pour attester de l’apport de chacun des deux scénaristes à part les intéressés ?), on assiste là au curieux mariage de deux blocs émotionnels, tantôt indépendants, tantôt conjoints. La première scène, grinçante, voit la diffusion d’un message envoyé depuis la Terre aux quatre astronautes en mission dans l’espace depuis vingt ans, et que l’on pourrait résumer par « Nous ne pouvons rien pour vous, mais tout se passera bien ». Il faut dire que le temps ne s’écoule pas du tout de la même manière à l’intérieur du vaisseau et sur la Terre (l’équivalent de trois ans), et que la communication, en différé, s’avère difficile. Dans l’espace, personne ne vous entend appeler au secours.

 

Cette solitude de l’homme en milieu calme et hostile est prégnante. La plus belle scène du film est peut-être celle qui voit Doolittle rejoindre Talby qui s’est isolé dans ce que l’on pourrait appeler la vigie du vaisseau, et tenter de le convaincre d’en descendre pour passer un peu plus de temps avec eux. Serein, Talby explique à quel point il s’y sent bien, perdu dans sa contemplation de l’univers, Doolittle étant peu à peu « contaminé » par cette idée, les plans depuis l’extérieur du vaisseau l’isolant en soustrayant Talby, installé dans son fauteuil en forme de demi-œuf, à notre vue, puis les plans depuis l’intérieur de l’habitacle se rapprochant de son visage tandis qu’il évoque ce qui lui manque le plus depuis qu’il est en mission : sa planche de surf. Là encore, une certaine dérision pourrait l’emporter (ce qui sera ouvertement et de manière hilarante le cas plus tard, autour du même motif), mais pas avec cette diction, ce regard-là. Tout comme lorsque Doolittle constate qu’il a oublié son propre prénom, juste après un dialogue de sourds prêtant à sourire.

 

Si le film souvent se comporte en funambule, il saute aussi parfois à pieds joints d’un côté ou de l’autre. Ainsi, on reste bouche bée devant la séquence de l’alien. Opportunistes, les sous-titres annoncent une « chose », alors qu’en VO, c’est bien un « alien » qui est évoqué. L’ordinateur de bord à la suave voix féminine rappelle au sergent Pinback (interprété par Dan O’Bannon lui-même) qu’il doit aller nourrir l’alien, et qu’il ferait mieux de ne pas rechigner, car après tout, c’est lui qui voulait une mascotte à bord. C’est alors que nous découvrons un énorme ballon de plage flanqué de deux pattes en caoutchouc. Et que l’on ne vienne pas faire entrer de considérations budgétaires là-dedans. Cette scène est d’un grotesque assumé, autant jubilatoire que décontenançant. Et n’évoquons même pas le balai avec lequel Pinback tente de le déloger de là où il est, ou encore les cris de petit animal farceur dudit alien.

 

Puis, comme ce sera le cas à plusieurs reprises, le ton dérive, et l’art du cadrage (et de la gestion de l’exiguïté) de Carpenter parvient à faire naître vertige et tension dramatique lors de la scène de l’ascenseur. Un gros ballon qui fait des chatouilles à Pinback afin de lui faire lâcher prise, certes, mais aussi une certaine idée de l’isolement, de l’impuissance, dans cette vision de l’astronaute coincé ensuite à mi-corps dans une plaque de métal. Une impression similaire se dégagera lors de la scène de négociation entre Doolittle et la bombe qui refuse de revenir sur l’ordre d’exploser qu’on lui a donné. Un dialogue totalement absurde à relier au début du film, les membres de l’équipage en étant réduit à des extrémités non-sensiques devant l’abandon dont ils font l’objet.

 

Au travers de nombreux détails, Dark Star distille un humour un brin potache et sent bon la jeunesse, la vigueur. Une certaine candeur illumine également l’ensemble, dans un certain nombre d’effets spéciaux derrière lesquels on devine des adultes s’amusant comme des gamins avec des figurines (certains plans sont littéralement des figurines d’astronautes), mais qui, disposant de quelques moyens, soignent aussi décors, éclairages (les bruitages pèchent un peu mais confèrent indéniablement son charme au métrage), cadrages et mouvement d’appareil pour faire advenir leur vision. À des années-lumière des space opera au budget colossal, Dark Star n’en parvient pas moins à nous faire croire à un univers. On ne saura de toute façon jamais quelle sensation on ressent dans l’espace, et le cinéma n’est que représentation, mais Carpenter, O’Bannon et l’équipage sont dans l’espace et nous y sommes avec eux. Leur fantasme spatial bricolé fonctionne, justement parce qu’il est humble, et sans doute aussi parce qu’il se veut moins un film spatial qu’un film portant sur des hommes vivant dans l’espace.

 

Ses enjeux scénaristiques eux-mêmes sont modestes. La mission des quatre astronautes n’a rien de décoiffant (ils sillonnent la galaxie pour détruire des planètes instables, mettre un peu d’ordre, en quelque sorte), ils répètent inlassablement les mêmes opérations et semblent installés dans un train-train qui fut sûrement paisible mais se révèle désormais ennuyeux. La bombe récalcitrante viendra épicer le récit, tandis que le passage consacré au Commandant Powell, véritable personnage d’outre-tombe, se révélera dans tous les sens du terme glaçant, mais Dark Star nous donne surtout à voir le quotidien morne et esseulé de quatre hommes que tout le monde a laissés tomber et qui sont en train de se sacrifier pour pas grand-chose. Un sentiment de gâchis sourd du film et persiste même au-delà du final à la fois sombre, serein et drolatique. Une mise en orbite donc fortement recommandée, que l’on soit ou non un inconditionnel de Carpenter.

 

Audrey Jeamart

 

Posted by Nola Carveth 2 Comments ,

2 comments

  • Roggy dit :

    J’ai eu la chance de voir le film en salle à la cinémathèque. Mais je t’avoue que je suis incapable de dire quelle version j’ai vue. En revanche, j’ai pris beaucoup de plaisir à ce petit film de fin d’études de Big John très bien réalisé même si l’humour potache par instant peu déconcerter.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Une belle chance, oui. Disons que la longue scène de l’alien et de l’ascenseur, présente dans la version director’s cut, est déjà un ajout par rapport à la version de fin d’études (que nous ne verrons jamais et qui, je pense, devait pour le coup rudement accuser son budget). Mais il y aurait dans la version cinéma quelques scènes dialoguées supplémentaires, ainsi que l’explication du dysfonctionnement du laser. Il me suffira de comparer, étant donné qu’elle figure aussi sur le disque, mais j’ai privilégié la director’s cut pour une première vision, en dépit de ce que préconisait cet article : http://www.ifc.com/2011/07/match-cuts-dark-star. Pardoxalement, il y aurait dans la version cinéma des éléments qui n’enthousiasmaient pas le producteur, mais correspondaient bien à la vision de ses auteurs. Ce n’est donc pas une director’s cut comme on l’entend habituellement. Elle est même plus courte. Bref, pour le coup, je pense que les deux sont à voir. Ainsi que le documentaire Let There Be Light. Je pense que je ferai un « edit » quand j’aurai fait le tour de tout cela.
      Et en effet, on y décèle déjà une maitrise formelle, et une certaine gravité entoure le film, mais le tout ponctué de détails cocasses, absurdes ou potaches. À la fin, je me suis demandée ce que je venais de voir, car c’est déconcertant mais aussi assez irrésistible. C’est un film totalement à part dans le paysage SF, et il constitue la très belle première pierre d’une carrière naissante, qui aura la richesse que l’on sait.

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