COCKTAIL SPÉCIAL : DU CÔTÉ DE CHEZ SADE
COCKTAIL SPÉCIAL : DU CÔTÉ DE CHEZ SADE

« La pornographie, c’est l’érotisme des autres » disait André Breton, ce qui pourrait impliquer que le spectateur de la pornographie est tout simplement le voyeur, celui qui se délecte de la vision d’un acte érotique auquel il ne participe pas ou se voit choqué par ce dernier, ou plus simplement, celui qui le regarde. Tout acte est représentation de ce même acte, par là, tout acte érotique est pornographique pour celui qui en est témoin, toute personne engagée dans un acte érotique est alors pornographe. L’exhibitionnisme de Lina Romay et le voyeurisme de Franco en font la base essentielle de la pornographie, qui revient à montrer et regarder (El Miron y la Exhibicionista en est l’exemple le plus parlant).

Jess Franco a versé dans un cinéma dit pornographique que l’on voudrait traditionnel, dont la définition se résume à une différenciation d’avec ce que l’on nomme « cinéma érotique » : l’un montre les organes génitaux, l’autre pas. Ce que l’on prend pour une gradation, un passage à un stade supérieur (de l’érotisme à la pornographie) – plus intéressant sans doute pour le curieux, démystificateur pour d’autres – est en fait une différence de représentation, une différence d’appréciation, la différence entre l’imagé et l’imaginaire chère à Jean-François Rauger. Mais la représentation au sens strict qu’implique bien souvent la pornographie ramène le cinéma à un terrain du réalisme ontologique. Un terrain qui sera celui d’une autre variation sadienne, Cocktail Spécial. Les différents tableaux qui composent La Philosophie dans le boudoir évoquent déjà la monstration pornographique lorsqu’Eugénie est spectatrice des enseignements de ses instituteurs. Le cinéma pornographique se passe simplement des discours didactiques nécessaires dans l’ouvrage à la pleine appréciation par le lecteur de l’arrangement de la scène. Franco n’adopte la posture du réalisme ontologique que dans ces moments de « représentation » de l’acte, où le découpage, le montage, laissent place à de longs plan-séquences, où l’histoire se joue dans le plan et plus dans la relation entre les plans. Il nous laisse alors éprouver dans l’acte ce que Sade ne suggérait que par des ellipses dialoguées (les exclamations pâmées de ses personnages) et ne nous faisait ressentir que dans la répétition de l’acte en divers arrangements. Le cinéma permet d’éprouver le geste répétitif dans la durée, là où le récit sadien ne le permet que dans la quantité, demeure une donnée commune, cette « répétitivité mécanique, lassante et accablante pour certains, délectable pour d’autres » (Raymond Jean, Un portrait de Sade), de l’acte comme du geste, que Sade décrit et que Franco montre.

Cocktail Spécial, réalisé pour Le Comptoir Français, sera la troisième « adaptation » de La Philosophie dans le boudoir pour Jess Franco. Si le film est classé X, Franco n’en réduit pas pour autant les enjeux du récit au simples canons du genre. Il nous laisse voir Sade à travers la loupe grossissante du cinéma pornographique, pour mettre en œuvre, non une pornographie poétique comme le lui accorderaient ceux qui veulent se dédouaner de la vision d’un tel film, mais une poétique de la pornographie qui interroge l’image et sa répétitivité visible. Une répétitivité, qu’elle éprouve en commun avec le geste coïtal, élément central du cinéma pornographique. La production poétique ne trouve pas sa fin en elle-même. Cocktail Spécial admet la pornographie comme une forme de langage cinématographique et non comme une catégorie esthétique. Le film est pornographique car il trouve dans cette forme de langage une imitation de Sade. Il n’est pas du Sade en tant qu’il répond à nombre de critères uniquement propres au cinéma pornographique (c’est-à-dire qui vise à exciter le spectateur) en évinçant la majeure partie du discours philosophique sadien, mais il n’est pas non plus pornographique dans le seul but de remplir le cahier des charges de l’efficacité masturbatoire, il l’est pour correspondre au goût de l’auteur des 120 Journées de Sodome pour la description.

 La volonté de Franco est de montrer plutôt que de raconter. Le dépouillement narratif de Cocktail Spécial annonce Helter Skelter (dernier avatar francien à revendiquer une inspiration sadienne plus que jamais ténue), mais il opère aussi une synthèse qui tend à faire voir dans le personnage principal deux héroïnes sadiennes, deux Eugénie en une, Eugénie de Mistival, la protagoniste de La Philosophie… et Eugénie de Franval. En effet, s’il s’agit bien de l’histoire d’une jeune fille initiée à la perversion par des « instituteurs immoraux » (Sous-titre de La philosophie dans le Boudoir), la conclusion de ce film n’en est pas le meurtre, mais l’inceste. Dans l’euphorie d’une mascarade qui se change en partie fine, Eugénie et son père se trouvent en train de faire l’amour sans le savoir. Lorsque leurs hôtes commandent à l’assemblée de tomber les masques, chacun découvre son partenaire, avec surprise, mais sans répulsion.

Au contraire du sentiment de révolte qui étreint le lecteur à la fin de La philosophie dans le boudoir, il semble ici que tout finisse bien, c’est que la forme pornographique fait oublier la gravité de l’inceste, car l’implication du spectateur dans la diégèse n’est pas la même. Il est évident que sans adapter Sade au sens strict, Franco délivre « du Sade », il est indéniable que sans remplir le cahier des charges morne du canon X, Franco verse dans la pornographie. Cette mutation ne s’opère qu’au regard de ce que Franco avait instauré de son rapport à Sade dans les films précédents.

Cocktail Spécial est un récit perdu, adoptant la structure d’un rêve, fruit d’une fusion de La philosophie et d’Eugénie de Franval, il est une excroissance au carcan sadien, sans véritable introduction (un bref coup de téléphone rappelle le début des Inassouvies) ni véritable conclusion (le film se clôt sans s’étendre plus sur le devenir d’Eugénie et son père laissés en plein ébat), sans indication de lieu (quelques plans d’une villa, on devine la proximité de la mer…) ni de temps (combien de jours, combien de nuits ? d’ailleurs, quand fait-il jour, quand fait-il nuit ?). Ce que Jacques Zimmer (Sade et le Cinéma, ed. La Musardine) qualifie de « Sade lointain » est en fait un « Sade à côté », qui a assimilé le discours sadien sans besoin de rendre son postulat a priori accessible (un comble pour un film pornographique), sans besoin de rendre crédible son contexte (anémie budgétaire oblige ?), et surtout en délaissant toute contrainte de temps et d’espace : on se trouve simplement du côté de chez Sade. On se trouve du côté où les questionnements moraux n’ont pas débarrassé les incursions ondiniques d’un hédonisme récréatif.

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 0 Comments ,

0 comments

No comments yet

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>