CHASING BANKSY : Don’t Look in the Basement
CHASING BANKSY : Don’t Look in the Basement

Frank Henenlotter ne s’est jamais caché d’être un artisan du cinéma d’exploitation, il va jusqu’à le revendiquer et, paradoxe logique de l’underground : c’est là son premier geste d’auteur.  Revendiquer est un grand mot, disons que sans avoir demandé consentement préalable, il s’accorde la liberté d’être libre. Si ma prose nonsensique évite toute forme de définition, c’est bien qu’Henenlotter les fuit, dans son simple refus d’être auteur autant que d’être cinéaste « de genre », il voudrait simplement être Henenlotter, cet homme, ce mec-là, qui fait ses films, ces films-là, pour lesquels la terre d’asile est celle de l’exploitation, faute d’une vitrine adéquate.

“I always felt that I made exploitation films. Exploitation films have an attitude more than anything – an attitude that you don’t find with mainstream Hollywood productions” disait-il dans une interview au site Total SciFi (“Born to be Bad”), “They’re a little ruder, a little raunchier, they deal with material people don’t usually touch on, whether it’s sex or drugs or rock and roll.” Un peu plus rude, un peu plus brut, un peu plus marrant forcément, le cinéma d’exploitation tel que le conçoit Henenlotter continue pourtant de rester en marge du cinéma d’exploitation. Question de ton et d’exposition, question de démarche, il y a de l’underground chez Henenlotter, et par effet de vases communicants, Henenlotter se déverse dans l’underground.

Autre geste conscient de l’auteur qui s’ignore, celui d’ancrer son cinéma dans une tradition, sinon séculaire, tout de même aisément identifiable. Avec une décennie de retard, le sosie d’Elmer Fudd tire à vue sur le bon goût en plaçant en première ligne de ses références le pionnier du gore festif Herschell Gordon Lewis, et toute la clique des rebus de cinéma ayant trouvé refuge dans les « grindhouse theaters » de la 42ème rue. C’était d’ailleurs tout à fait logiquement que BASKET CASE (1982) était dédié au facétieux réalisateur de BLOOD FEAST dont les exploits ont coloré de rouge sang l’exploitation des années 60.

 

Faire de l’exploitation à l’heure où l’exploitation s’éteint, perspective maniériste, voire muséale, ce n’est pas tant ce qui place Henenlotter dans une forme d’avant-garde que le lieu de découverte de ses films par le public, salles miteuses se confondant avec les décors à l’écran, des caves en somme, un cinéma du sous-sol, mais non pour autant un sous-cinéma. Ce qui caractérise Henenlotter c’est d’avoir amené l’exploitation dans le giron de l’underground, mariage d’amour autant que d’intérêt, assurant au premier de garder une place à l’abri du soleil, et d’acquérir un rang qui lui vaut, apanage divin, de voir célébrer en son honneur ce qu’on appelle un culte.

Ce culte, Henenlotter le doit à ses excès, à sa position ambivalente vis-à-vis du vice, qu’il s’agisse de paraboler avec une réjouissante complaisance la descente aux enfers d’un junkie (BRAIN DAMAGE) ou les dérives hyper-sexualistes d’une société qui s’ennuie (BAD BIOLOGY). « Plus c’est gros, plus c’est juste » tel est la devise de ce Hitchcock des fonds de courées. Il est alors surprenant, à défaut d’un terme plus fort et plus approprié, de le voir assagir son approche alors qu’il intègre directement le nom d’un autre artiste, non moins virulent, à l’étiquette de sa nouvelle œuvre. Il l’est moins de voir celui qui est passé, dans notre classement à tiroirs culturel, de cinéaste bis revendiqué, à cinéaste underground, se frotter au vernis de l’art contemporain, vernis au sens où il s’agit de la première couche visible, la rue, les murs, loin des galeries et des caves… En voilà un long chemin pour atteindre la lumière du jour, ou pas, plutôt que de monter de la cave au grenier, Henenlotter aurait simplement trouvé la porte d’entrée.

CHASING BANKSY, avant même de nous évoquer le travail d’un grand nom du « street art »,  avant même de s’étaler sur l’écran, nous évoque le chemin parcouru par le cinéaste. On imagine un simple double portrait, images en équilibre sur les barres parallèles de l’outrance pamphlétaire… à quoi cela pourrait bien ressembler ? À rien sans doute, heureusement qu’Henenlotter ne se soit pas posé autant de questions que nous.

De prime abord, CHASING BANKSY ne passe que pour le premier film du réalisateur en dehors du « genre », un premier effort sérieux pour certains, une dégradation pour d’autres. Le film suit Anthony Sneed, à la fois interprète principal et héros du récit, alors qu’il rejoue le fait de gloire de sa carrière. Il y a dix ans, le discours d’Anthony sur le street art était l’idéalisme même, c’était la forme la plus pure, la plus démocratique de l’art, éphémère, impossible à acquérir, destinée seulement à exister sur les lieux de sa création, vouée à n’être que vu, avant de disparaître, antiéconomique, anticapitaliste, tout entière dédiée au message qu’elle délivre.

Il y a dix ans, Katrina a frappé la Nouvelle-Orléans, il y a dix ans, Banksy est passé sur les traces de l’ouragan, il y a dix ans, Anthony était fauché. Il y a dix ans, Anthony a joyeusement craché sur ses principes, et a décrété que les œuvres de Banksy devaient être préservées, il y a dix ans, il s’est dit qu’avec une seule œuvre de Banksy, il se ferait pas mal de fric. Le voilà donc qui retrace le parcours de l’artiste inconnu, retrouve les murs ornés de sa marque et se met en tête de les desceller. Préservation du patrimoine ou vol pur et simple, la question morale n’est qu’à peine effleurée, mais c’est son évocation qui sauve le film du simple délire égotiste.

 

 La présence d’Anthony Sneed questionne la paternité du film, mais une autre question nous intéresse. Quid de la présence de Frank Henenlotter ? Non sans une certaine ironie, la conclusion de l’épopée ramène Anthony à son discours premier : une armada de critiques d’art lui rappelle justement que sorti de son contexte, le message de l’œuvre s’en trouve biaisé alors qu’il fait toute sa valeur. Ce qui valait 200 000 $ sur un mur inaccessible, ruine témoignant d’une catastrophe et de la situation humanitaire qui en découle, ne vaut plus rien dès lors qu’il est ramené à la portée de ceux qui sont à l’abri. « This is shit » assène une experte sans ménagement, se faisant porte-parole de celui qui tient la caméra.

CHASING BANKSY n’est pas une expérience cinématographique renversante, loin de là. Si la comédie fonctionne correctement, si de temps à autre, un peu de la folie d’Henenlotter contamine l’univers de Sneed, l’impression de regarder un projet conçu le cul entre deux chaises ne nous quitte jamais vraiment. Indéniablement le film en lui-même ne vaut rien, car aucune de ses qualités intrinsèques ne nous apparaît immédiatement. Il n’est pas différent de ce « Trumpet Boy » de Banksy (ou de sa reproduction pour les besoins du film) dont les qualités ne déterminent en aucun cas la valeur, celle-ci étant tributaire du contexte de création et « d’exposition ». Le film ne vaut que pour la démarche de celui qui rendait hommage à ses modèles en leur dédiant ses midnight movies, et qui décide de faire un film sur celui qui par amour pour son idole a décidé de  « voler » son travail avec les meilleures intentions, Prométhée foiré.

Dès lors, le vertige que suscite le film n’est pas le résultat de ses images, mais de cette imbrication. Henenlotter s’est excisé un instant de l’underground pour mieux en parler, s’il a trouvé l’issue de secours ce n’est pas pour voir l’extérieur, c’est pour se laisser distraire par une petite lucarne par laquelle il observe ceux qui courent dans l’escalier. Le chemin d’Henenlotter le conduit dans un entre-deux sols, un underground qui parle de lui-même, un dispositif méta, qui dynamite les principes de l’avant-garde en se bornant à raconter une histoire… l’anti-transgression, c’est rigolo, sans plus. Le plus drôle reste encore l’homme qui ne veut être de nulle part et qui préfère encore qu’on appelle son art de l’exploitation, c’est lui qu’on veut. Alors Frank, parlez-moi de vous plutôt, à ce qui y est destiné je préfère de loin ce qui sort de la cave, ou du panier d’osier.

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 2 Comments

2 comments

  • Excellente prose, très agréable à lire. Après une longue absence, Henenlotter est de retour mais en petite forme visiblement. J’ignorais totalement l’existence de ce dernier cru, à priori fort dispensable

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci du compliment ! On ne se trouve certes pas en face du Henenlotter des grands jours, mais il s’agit quand même d’un film qui trouve une place cohérente dans son oeuvre et qui, du coup, mérite un coup d’œil.

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