CELESTINE, BONNE A TOUT FAIRE : Journal d’une fille de joie
CELESTINE, BONNE A TOUT FAIRE : Journal d’une fille de joie

Renoir, Buñuel, Franco… Cherchez l’intrus ! Le troisième homme à s’être approprié le roman d’Octave Mirbeau, LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE n’est autre que Jess Franco, pour Robert De Nesle et Le Comptoir Français du Film en 1974. Qui mieux en effet que l’anarchiste madrilène pour magnifier les aspects les plus subversifs de l’œuvre de Mirbeau, en enluminer le discours à la lumière de sa propre histoire ? Personne et pourtant, contraint peut-être par le caractère « commandité » de l’entreprise, Franco n’a pas accouché du pamphlet anar qui aurait trouvé dans ce journal d’une fille de joie le parfait écrin, à première vue toujours. CELESTINE BONNE A TOUT FAIRE n’est pas à proprement parler une adaptation du roman de Mirbeau, beaucoup moins en tout cas qu’une illustration du vaudeville façon 1900 revisité par Franco, un manifeste de la libération des mœurs, assagi par la farce, rendu charmant par sa légèreté qui fait la part belle à la comédie de boulevard ainsi qu’à un érotisme rétro servi par l’imagerie coquine associée à la belle époque avec son fétichisme des sous-vêtements féminins.

En faisant de son héroïne une prostituée, Franco gomme immédiatement l’aspect le plus ambigu du personnage. Obligée de fuir l’établissement au sein duquel elle monnaye ses charmes à cause d’une descente de police, Célestine se retrouve à errer dans la campagne. Arrivée devant les grilles d’un château, elle pénètre dans la propriété où elle fait la connaissance de Sébastien, le jardinier, puis de Malou, le valet et enfin d’Ursule, la gouvernante qui vont, sous le charme de la jeune femme, l’introduire auprès de la comtesse pour l’établir en tant que femme de chambre au château. Bientôt c’est toute la famille du Comte de la Bringuette (Olivier Mathot) qui ne peut plus se passer de Célestine. La jeune femme se rend indispensable en libérant littéralement tout le monde de l’étouffante pudibonderie qui règne au château. Célestine va, dans cette systématique libératrice, coucher avec tout le monde, révélant à chacun sa véritable nature, décoinçant jeunes et vieux, réanimant des virilités poussiéreuses et en cela ramener la joie dans le tombeau d’une bourgeoisie qui n’est pas le vivier de pourriture de Mirbeau, mais le triste théâtre du plaisir bridé.

A l’inverse de la Célestine du roman, celle de Franco sort du milieu de la prostitution, qu’elle semble exercer, non par nécessité, mais bien par plaisir. Un plaisir de s’offrir qu’elle assouvit à nouveau gracieusement sous l’étiquette de femme de chambre, galvanisée par le désir que tout un chacun éprouve à son égard. Tout être qui l’aime est digne d’être aimé en retour, c’est la philosophie de l’innocente et joyeuse Célestine qui considère son action menée au château comme une salvatrice assistance à personne en danger. La voilà qui sort de leur ignorance le fils du comte, Marc et sa cousine, Martine (Pamela Stanford qui joue les ingénues), qui fait découvrir à la comtesse les joies que l’on retire du devoir conjugal dès l’instant où on ne le considère plus comme un devoir, qui permet à Ursule (Monica Swinn) d’assumer son homosexualité, bref, elle fout le bordel, au sens strict ! Le rôle-titre se trouve largement tributaire de son interprète, Lina Romay, compagne et muse du réalisateur, qui pratique un exhibitionnisme naturel, dépourvu de toute malice et finalement très sain. Elle se réjouit de l’effet que produisent ses lectures de romans érotiques et pornographiques sur le vieux Duc, incarné par Howard Vernon, et ne voit pas dans les avances du vieil homme de quoi s’offusquer, mais bien la récompense de ses efforts pour ramener à la vie l’ancêtre dont les besoins physiques ont été tus, cachés, enfermés avec lui dans une chambre, sous des draps que l’on ne soulève plus.

C’est là que réside l’anarchie finalement beaucoup plus extrême du personnage de Franco vis-à-vis de celui de Mirbeau et de ses autres adaptateurs. Là où la Célestine du roman refuse une servitude pour se jeter dans une autre – en épousant Joseph, la brute antisémite, dont on pourrait penser qu’il est aussi pédophile et assassin, qui la voue à devenir une parodie des maîtres qu’elle a servis en la faisant tenancière du petit café qu’il a acheté à Cherbourg – celle de Franco refuse le mariage pour la meilleure des raisons.  « J’aime tout le monde. J’aimerais faire l’amour à la terre tout entière, les faire jouir tous, les poètes et les musiciens un peu fous, les hommes politiques graves et les clowns, les moines et les évêques, les rois, les voleurs et les mendiants, les condamnés à mort et leurs bourreaux, tous, tous !!! Je pense que comme ça, le monde serait meilleur! » Explique-t-elle à Malou (Bigotini) après avoir refusé sa demande en mariage. Certes, Malou n’est pas le sinistre personnage qu’est Joseph, mais son désir sincère de mettre Célestine à l’abri du besoin laisse froide la jeune femme qui préfère la liberté à toutes les formes de confort. Pour Célestine, refuser la servitude, c’est pouvoir jouir de son corps avec qui bon lui semble, décider qui servir en somme, sans restriction. Le plaisir est l’anarchiste premier, celui qui transcende toutes les classes sociales, qui réconcilie les condamnés à mort et leurs bourreaux, et Célestine s’est fait son médium sur la terre.

Le caractère comique du film évacue d’emblée les aspects les plus noirs d’une époque où les grossesses non-désirées se réglaient chez la mercière, le vaudeville ne s’embarrasse pas de ces tracas, préférant l’insouciance en alignant les séquences délurées comme celle où Célestine reçoit dans sa chambre tour à tour tous les occupants de la maison et qui se termine en un jeu de cache-cache jubilatoire. Le final dans toute sa simplicité s’impose comme un grand moment de cinéma, quelques secondes à peine de mélancolie heureuse, où contemplant une dernière fois le théâtre de ses ébats, Célestine telle Mary Poppins, esquisse un sourire avant de quitter l’endroit où elle n’a plus rien à faire, ayant accompli sa mission, pour partir vers de nouvelles aventures. Dans un zoom, cet outil anti-stylistique devenu l’apanage de la pornographie et pour lequel on le décrie tant, Franco capte toute la bienveillance du personnage, une maturité insoupçonnée, jamais vraiment révélée.

Loin des contrées sadiennes où Franco s’est illustré de nombreuses fois, CELESTINE, BONNE A TOUT FAIRE prône un libertinage où la jouissance vient avant tout du don de soi. Finalement fort peu tributaire de Mirbeau, malgré son côté révolutionnaire inattendu, c’est avant tout un film charmant, « leste et grivois beaucoup plus qu’érotique ou porno » selon les mots de Jean-Pierre Bouyxou (voir son commentaire sur le DVD Artus du film) pour qui il aura surtout été la démonstration que Lina Romay n’était pas seulement cette fille au « cul ravissant et qui adorait le montrer », mais une grande comédienne que le regard amoureux d’un réalisateur a révélée comme telle et plus encore.

Gabriel Carton

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