CALIGULA, LA VÉRITABLE HISTOIRE : ORGUEIL ET PERFIDIE
CALIGULA, LA VÉRITABLE HISTOIRE : ORGUEIL ET PERFIDIE

Le succès du CALIGULA de Tinto Brass et Bob Guccione en 1979 a donné naissance à une mini-vague de péplums érotiques dans une Italie où le cinéma populaire était en quête de renouvellement. Parmi les quelques titres qui fleurirent dans l’écume de la super-production de Brass, le plus important et sans conteste le plus intéressant est CALIGULA, LA VÉRITABLE HISTOIRE de Joe D’Amato, conçu comme une véritable tragédie à l’antique et synthétisant parfaitement les fétiches du réalisateur.

 

Plus que le titre français qui vend l’histoire pour “véritable”, le titre original, CALIGULA, LA STORIA MAI RACCONTATA ou anglophone, CALIGULA THE UNTOLD STORY, la vendent pour inédite, et pour cause, si cette version de la vie de l’empereur romain n’a jamais été racontée, c’est qu’elle n’a jamais eu lieu. L’intrigue principale s’attache au plan de Miriam (Laura Gemser), une esclave vouant un culte au dieu Anubis qui se fraye un chemin à la cour et dans le lit de Caligula (David Brandon) dans le but de venger la mort de sa compagne Livia, la jeune femme s’étant suicidée alors que, par simple caprice, Caligula prenait de force la virginité qu’elle réservait au dieu d’une religion naissante : le christianisme. Le crime, imputé aux membres de la nouvelle religion chrétienne, leur vaut d’être persécutés. Rien dans les annales historique n’indique que le règne de Caligula ait été le théâtre de persécutions à l’égard des chrétiens, cet aspect, D’Amato et son camarade Georges Eastman semblent l’avoir puisé dans l’histoire plus tardive de l’empereur Néron. Pour ce qui est du contexte historique, il vaut donc mieux ne pas chercher des informations fiables chez D’Amato, cependant l’effort pour donner une crédibilité suffisante au dit contexte est assez remarquable pour ce type de production et on ne peut en vouloir au réalisateur d’avoir sacrifié le côté documentaire au profit du drame aussi fantaisiste soit-il au regard de l’épisode historique sur lequel il se base.

 

Le film s’ouvre sur un montage alterné entre les cauchemars de Caligula, qui se rêve poursuivi par un assassin masqué, et la tentative du poète Domitius d’assassiner réellement l’empereur dans son sommeil. Domitius échoue et pour le punir, Caligula exige que soient sectionnés les tendons de ses bras et de ses jambes, ainsi que sa langue, le condamnant à une existence misérable au cours de laquelle il aura tout le loisir d’imaginer des vers qu’il ne pourra jamais ni réciter ni écrire : une métaphore plutôt pertinente et assez marquante de la vie sous le règne d’un tyran. Il faut ici reconnaître à Joe D’Amato une certaine facilité à surmonter un budget qu’on imagine restreint à un dixième de ses ambitions en convoquant des images fortes fonctionnant à la fois comme définition et illustration de son propos sensationnaliste. Ainsi le viol de Livia qui conduit à son suicide en plein acte, mais aussi le cauchemar récurrent de Caligula, ou encore, et surtout, la séquence d’orgie au cours de laquelle un combat à mort de gladiateurs éclabousse de sang les participants aux festivités dans une indifférence hautaine, sont autant d’exemples qui témoignent du goût de l’excès du réalisateur et donnent son ton très particulier au film.

 

Ce n’est pas dans l’illustration des actes de son personnage titulaire que CALIGULA, LA VÉRITABLE HISTOIRE se montre le plus pervers. Son ultime réussite réside dans sa focalisation émotionnelle, c’est Caligula lui-même qui sert de point d’ancrage émotionnel dans le récit. Aussi révolté soit-on par les atrocités que sa folie lui dicte (le meurtre d’un nourrisson entre autres), on se retrouve à épouser ses doutes et ses angoisses de sorte que notre rapport à lui se fasse plus dérangeant encore. Dans son cahier des charges, D’Amato n’oublie pas de mettre en scène la « pédérastie » que la voix off du prologue original du film mentionne, il la traite brièvement et de manière surprenante cependant, filmant l’étreinte entre Caligula et son garde Messala avec la retenue et la tendresse qu’il réserve aux scènes d’amour qu’il délivrera plus tard. Il s’attarde aussi sur les questionnements de l’empereur fou lors d’un dialogue avec Petreius, révélant autant une mégalomanie sans borne qu’une vulnérabilité presqu’enfantine face aux incertitudes. De celui qui a tout d’un monstre D’Amato dresse un portrait très humain qui, dans son refus de la nuance pointe avec une pertinence insupportable la complexité de la nature du bien et du mal dans les rapports humains.

 

Finalement le récit de la vengeance de Miriam suscite assez peu de tension, cependant un twist romanesque lui confère une intensité dramatique inattendue alors que la jeune femme finit par se faire réellement aimer de l’objet de sa haine… et peut-être par l’aimer elle-même ? L’amour conquérant qui semble abolir aux yeux de la belle esclave les pires atrocités commises par le beau Caligula aurait pu être le sujet d’un opéra, s’il n’était le cynisme de D’Amato. On pourra à ce titre se souvenir du magnifique duo que Monteverdi écrivit pour son opéra, LE COURONNEMENT DE POPPÉE, ironique romance entre Néron et Poppée, qui deviendront eux-mêmes les héros d’aventures douteuses devant la caméra du compatriote de D’Amato, Bruno Mattei. On pensera aussi à la tragédie grecque alors que le héros, déchu dans son hubris, hanté par l’idée de sa propre mort voit son cauchemar récurrent se réaliser, ou encore lorsqu’auparavant, rongé sans doute par une culpabilité qui le prive de sommeil, il se décide à délivrer Domitius de son calvaire. Il y a définitivement un sens du sublime opératique dans le bis transalpin déclinant de la manière la plus triviale l’histoire antique en tableaux fantasmagoriques.

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 1 Comments

1 comments

  • Je ne connaissais jusqu’ici que le « Caligula » de Brass, ayant relégué, sans doute trop hâtivement, l’œuvre de d’Amato dans le bis anecdotique. Je constate à cette lecture qu’il n’en est rien, bien au contraire. Merci pour cet invitation à revenir me prélasser sous le règne décadent du plus mal-aimé des empereurs.

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