BRUNO MATTEI : ITINÉRAIRES BIS
BRUNO MATTEI : ITINÉRAIRES BIS

Lorsqu’il est question de Bruno Mattei, le discours se résume bien souvent à quelques noms d’oiseaux à l’égard du monsieur et un mépris certain pour ses films. La culture nanarde en vogue depuis quelques années tend à propager une vision plus indulgente, réduisant néanmoins la filmographie de l’homme à un générateur de plaisirs coupables à consommer de préférence après 12 bières. C’était sans compter sur les éditions Artus Films qui après avoir édité JOE D’AMATO, CINÉASTE FANTÔME de Sébastien Gayraud et JESS FRANCO OU LES PROSPÉRITÉS DU BIS d’Alain Petit, offrent à David Didelot la même tribune pour enfin aborder le cas Mattei comme il se doit : comme un vrai cinéaste.

 

Brossant un tableau thématique de la carrière de Mattei, cet itinéraire bis permet d’approcher les nœuds financiers et « créatifs » inévitables dans le genre de production auquel le réalisateur était attaché. Une part de mystère demeure cependant dans certains cas ; qui a fait quoi et sous quel pseudonyme ? Une question qui ne trouve pas toujours de réponse et qui rend l’exploration des contrées bis inévitablement frustrante mais aussi fascinante puisqu’en l’absence de vérité établie, la légende seule vaut pour vérité. Dans les méandres de la production bis de la fin des années 70 et de la décennie 80, on trouvera Bruno Mattei aux commandes d’avatars de tous les sous-genres possibles, depuis le mondo sexy (NOTTI PORNO NEL MONDO et ses trois petits frères) jusqu’aux inévitables zombies (VIRUS CANNIBALE) en passant par le péplum décadent (CALIGULA ET MESSALINE, LES AVENTURES SEXUELLES DE NERON ET POPÉE), la nazisploitation (HÔTEL DU PLAISIR POUR SS, KZ9 CAMP D’EXTERMINATION), le WIP (PÉNITENCIER DE FEMMES, RÉVOLTE AU PÉNITENCIER DE FILLES)… On en passe et des meilleurs (et même le meilleur, L’AUTRE ENFER au rayon couvent en délire). Il est amusant de noter que ces bobines vont souvent par paires, illustrant une politique du « deux pour le prix d’un » à laquelle Mattei ne fut pas le seul à souscrire.

Si les grands classiques du bonhomme sont les plus prisés pour leurs délirants cash-in de succès locaux ou américains (VIRUS CANNIBALE et ses zombies alors très en vogue dans la botte, SHOCKING DARK empruntant allègrement aux films de James Cameron, jusqu’à une affiche le faisant passer pour TERMINATOR 2, ou ROBOWAR, version suédée de PREDATOR), c’est oublier qu’il ajouta sa voix, et pas la moins mélodieuse du lot, au chant du cygne du Western Italien, certes un peu tardivement, mais non sans un certain panache, comme en témoignent BIANCO APACHE (avec Sebastian Harrison, fils du « grand » Richard, blondinet solaire aussi sculptural qu’inexpressif) et SCALPS. À bien y réfléchir pour qui « chausserait les bonnes lunettes », pour reprendre l’expression de David Didelot, même VIRUS CANNIBALE ou LES RATS DE MANHATTAN souffrent de moins de défauts qu’on ne leur en prête, se révélant, dans leurs aspects les plus frontaux, souvent bien plus mémorables pour leur efficacité que dans leur drôlerie involontaire (d’ailleurs souvent plus volontaire qu’on veut bien le laisser entendre, l’humour de Mattei et de son compère Fragasso étant un de leurs atouts principaux).

Il n’y a rien de honteux (et votre serviteur parle ici en sa propre défense) à apprécier ZOMBI 3 au premier degré, en acceptant le caractère bâtard du produit fini (Fulci, Mattei, quel bout est à qui ?), en y voyant l’ultime soubresaut, et pas des moins glorieux, de la vague des morts-vivants transalpins, le crépuscule des dieux bis en somme. Il faudra à l’inverse redoubler d’indulgence pour apprécier le retardataire CRUEL JAWS, qui s’avançait masqué en 1995, tentant de se faire passer pour un hypothétique JAWS 5 auquel Universal avait depuis bien longtemps renoncé. Le plagiat avoué et l’utilisation éhontée de stock-shot ont leurs limites, et de CRUEL (ou d’original), il n’y a pas grand-chose dans cette révision des DENTS DE LA MER. C’était donc raté pour les requins dans les années 90, mais les grandes thématiques du bis ne font qu’opérer d’incessants retours et à force de retard, Mattei finit par être en avance alors qu’en 2007 il boucle la boucle, anticipant le grand retour des zombies sur les écrans.

De retour à ses primes amours, Bruno retrouve ses morts-vivants craspecs pour ISLAND OF THE LIVING DEAD et ZOMBIES : THE BEGINNING qui avec ses deux avatars cannibalesques, CANNIBAL WORLD et LAND OF DEATH, forment une tétralogie aux allures de testament. C’est avec ce dernier anachronisme en forme de lettre d’amour à avant que Mattei a quitté la scène, laissant à ses proches collaborateurs le souvenir d’un homme un peu bourru, un peu timide, terriblement attachant selon les entretiens retranscrits par David Didelot. Une chose est sûre, que l’on aime ou que l’on déteste, que l’on en rit ou que l’on en pleure, qu’il nous attendrisse ou nous révolte, Bruno Mattei a laissé une empreinte unique dans le cinéma populaire, suffisamment unique pour mériter que l’on se penche sur son cas avec un autre regard que celui du nanardeur amusé. Son cinéma n’a pas besoin de notre indulgence pour exister pleinement, il existe pour qui veut bien essayer de l’apprécier. Pas besoin en tout cas d’être un complet aficionado du cinéma de Mattei (à l’issue de la lecture on est tenté d’en devenir un) pour apprécier le voyage proposé par David Didelot qui nous offre en plus d’une somme d’informations passionnantes sur son sujet, une lecture savoureuse et aussi jouissive que le cinéma qu’il met tant de cœur à défendre.

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 1 Comments

1 comments

  • Ah ce cher Bruno Mattei. Personnellement, je ne me lasserai jamais de ce zeddard en puissance qui a marqué le cinéma malgré lui. Ce réalisateur avait déjà compris la mode « mockmuster » (la spécialité d’Asylum) en pillant à sa sauce les plus grands succès du cinéma, de Jaws en passant par Cannibal Holocaust

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