They get you when you sleep !
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En 1955, Jack Finney publie l’un des plus grands romans de science-fiction paranoïaque du XXème siècle, The Body Snatchers, ou l’histoire de l’invasion extraterrestre la plus discrète et la plus terrifiante qui soit, celle de l’être humain par son semblable. Mal reçu par la critique littéraire de l’époque, pour son développement trop rigide, son manque d’originalité (une fin qui emprunte à H.G. Wells le dénouement de La Guerre des Mondes) et ses grandes libertés scientifiques, le roman de Finney connaîtra une renommée mondiale grâce au cinéma, auquel il offre un sujet en or.

Un an plus tard, Invasion of the Body Snatchers de Don Siegel marquait de son empreinte l’année 1956. Reprenant globalement la trame du roman dont il est adapté, le film raconte l’étrange invasion dont est victime la petite ville fictive de Santa Mira en Californie, invasion qui menace de s’étendre au monde entier si personne ne réagit. D’abord c’est un petit garçon qui prétend que sa mère n’est plus sa mère, puis c’est une jeune femme qui prétend que son oncle n’est plus son oncle, enfin un homme découvre chez lui un corps inanimé qui a tous les attributs physiques du sien… Peu à peu c’est la ville entière qui n’est plus elle-même, à mesure que les habitants de Santa Mira sont dupliqués, remplacés par des versions déshumanisées d’eux-mêmes. Cette déshumanisation, le Docteur Bennell va la combattre de toutes ses forces, essayer de réveiller les consciences, de prévenir l’invasion, d’endiguer une contagion à laquelle il sera le seul à échapper.

La seule motivation des Body Snatchers, de ces voleurs de corps (terme qu’on préférera à la traduction d’origine, « profanateurs de sépultures » due à une confusion des distributeurs français avec une autre signification du terme anglais « Body Snatcher » qui désigne un voleur de cadavre) est la survie. Dérivant dans l’espace, ces spores en sommeil gagnent la terre et, pour survivre, remplacent implacablement la population locale et instaurent une forme d’utopie. Une utopie qui ne va pas de pair avec l’humanité, puisqu’instaurer la paix, pour les body snatchers, revient à annihiler toute émotion et à fondre la conscience individuelle dans une conscience collective. Certes il en serait fini des guerres, mais aussi de l’amour et de la créativité. Dans sa résistance active, le Dr Bennell se bat pour sauver toutes les nuances qui font la complexité de l’esprit humain, tout son potentiel, il se bat pour que la diversité continue d’inspirer à l’humanité le dépassement de soi qui la caractérise, même si cette diversité attise aussi, en contrepoint, l’intolérance, et déclenche des conflits mondiaux.

Difficile de ne pas voir dans les idées que met en place Invasion of the Body Snatchers une multitude de références politiques à travers l’Histoire et principalement l’Histoire du XXème siècle. Des références que nient Siegel et Finney mais qui reviennent dans la plupart des lectures faites de l’œuvre. Une illustration de la paranoïa anti-communiste qui sévissait aux Etats-Unis ou à l’inverse une charge contre le Maccarthysme sont deux lectures inévitables de Invasion of the Body Snatchers, mais au cœur de la réflexion c’est surtout la perte de l’identité individuelle qui suscite l’angoisse et la révolte. Siegel dira plus tard que la référence politique au Sénateur McCarthy était inévitable, mais simplement dans la mesure où le film était contemporain du problème. Plus simplement, ou plus généralement, le livre comme le film appliquent une règle de l’Histoire : ceux qui s’insurgent se retrouvent toujours isolés par le système. Ainsi le docteur Bennell termine sa course seul, au milieu d’une route, tentant d’avertir d’une menace qui est déjà une réalité ceux qui en sont les victimes, ceux qui vont contribuer à sa propagation, et qui l’ignorent, qui détournent les yeux du fou qui hurle face caméra que « la prochaine fois, ce sera VOUS ! ».

Mais trop pessimiste ou trop alarmiste, le film s’est vu ceinturé d’un prologue et d’un épilogue durant lesquels le Docteur Bennell, échoué dans un hôpital californien, raconte aux autorités ses mésaventures et les convainc de prendre des mesures d’urgence. C’est cette seconde fin pourtant qui annonce un dénouement plus proche de celui du roman de Finney, en conclusion duquel il nous est dit que les extraterrestres finirent délibérément par quitter une planète trop dangereuse à occuper en raison de la promptitude de ses habitants à se défendre violemment.

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Inévitablement, les Body Snatchers inscrivent leur nom dans la longue marche des remakes et ce dès les années 70. C’est Philip Kaufman qui est à l’origine de cette première réactualisation, avec sa version d’Invasion of the Body Snatchers sortie en 1978.

Kaufman opère nombre de changements sur le matériau de base et choisit de nous faire entrer dans le film via le périple des extraterrestres qui dérivent à travers l’univers avant de se diriger vers la Terre. Nous sommes tout d’abord frappés par l’apparente fragilité de ces petits spores évanescents qui, une fois arrivés sur terre, trouvent comme véhicule la pluie. C’est donc une pluie d’extraterrestres qui s’abat sur les arbres et les plantes de San Francisco, qui développent d’étranges fleurs roses. Intrigués, les passants en cueillent et les ramènent chez eux, propageant malgré eux le germe de l’invasion. C’est le cas d’Elizabeth Driscoll, employée du département de la santé, qui le lendemain trouve le comportement de son mari soudain étrange…

Invasion of the Body Snatchers version 78 ne se contente pas de reprendre la trame du film de Siegel, à peine reprend-il le concept du roman de Finney, il l’actualise au sens strict du terme, soulignant l’intemporalité du sujet. Ses personnages sont définis à l’échelle de la société nouvelle, inspecteurs de l’hygiène, psychiatres, auteurs « new age »… On fait attention à ce que l’on mange, on parle de pollution, on lit des essais, les femmes travaillent, les hommes cuisinent, etc. La galerie éclectique évacue d’emblée la peur de la différence : le San Francisco des années 70, au moins selon Kaufman, est terre des différences. Le réalisateur débauche même le Spock de Star Trek, Leonard Nimoy, figure de la différence par excellence, pour interpréter le psychiatre David Kibner. Sous les traits de l’alien le plus connu du grand comme du petit écran, Kibner pense que tout conflit peut se résoudre par la discussion, et voit dans les allégations de ses patients, qui prétendent voir un changement dans le comportement de leur conjoint, la recherche d’une excuse pour fuir une relation qui ne leur convient plus.

L’invasion sonne comme un tournant rétrograde, alors qu’elle transforme chaque personnage en une version vide de lui-même, elle vient aussi fixer définitivement l’état des choses : plus de divorces dans les ménages auparavant malheureux, plus de progrès, plus de différences et surtout, le retour de la stigmatisation de la différence ! Car s’il y a une chose marquante que Kaufman a apportée à la mythologie des voleurs de corps, c’est ce cri accompagné d’un doigt pointé, qui évoque immanquablement la délation, la désignation cruelle de celui qui n’est pas pareil, qui commet la faute d’être lui-même. Kaufman fait de ses body snatchers une armée de vampires conservateurs, une foule au sens biblique du terme, animée d’une seule conscience, qui persécute encore Kevin McCarthy (le Dr Bennell du premier film), que l’on retrouve, dans un étrange raccord avec la fin du film de 56, au milieu de la route, hurlant aux automobilistes indifférents, depuis vingt ans peut-être,  que ça y est, Ils sont parmi nous !

Gabriel Carton

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